Posté le : 27-02-05 à 12:14
Titre : A Bombay

Une fois arrivée à Mumbai Central, terminus du train local, j'ai filé au centre de réservations des lignes nationales. J'avais en effet décidé de quitter Bombay le soir même et de m'arrêter à Kota sur la ligne vers Delhi pour rejoindre ensuite Bundi, une petite ville vantée par le guide et les forums Lonely Planet. Malgré l'heure encore matinale, les guichets étaient précédés d'au moins deux cents mètres de queue serpentant sur deux rangs... Devant cette affluence permanente, les Indian Railway ont instauré un système de quotas aux catégories multiples. Les personnes âgées, les soldats ou encore les femmes par exemple ont des places réservées. Il existe aussi un quota aussi pour les étrangers. J'ai pu avoir un billet pour le train de nuit, c'était la dernière place réservée, coup de pot ! Le train était à 18h50, ça me laissait donc toute la journée.

Objectif douche et sieste : j'essaie de trouver une chambre à louer pour la journée mais ce n'est pas évident. J'ai quand même fini par dégoter un lit en dortoir où dormir un peu.
Par rapport à l'arrivée toute zen en train de banlieue et le vol plané jusqu'a Mumbai Central, le centre-ville met une claque ! Les quelques rues qui forment le point de chute habituel des voyageurs, Colaba, sont particulièrement éprouvantes. Elles sont pleines à craquer de vendeurs qui cherchent à fourguer à tous prix de pseudos souvenirs : sacs brodés d'un Ganess pailleté, poudres pour le bonheur et la chance, tuniques que dedans tu seras beau et cool, cartes murales de l'Inde, encens à tire-larigot etc. La balade est un véritble gymkhana entre les chauffeurs de taxi qui jaillissent de leur voiture pour te proposer des tours guidés, les "hommes saints" prêts a t'introniser illico contre donation ou encore les rabatteurs divers et variés mais aussi motivés les uns que les autres.

Heureusement, comme souvent dans les quartiers touristiques, il suffit souvent d'aller quelques rues plus loin pour se mettre à aimer la ville. Je suis allée tout droit jusqu'au marché de Colaba et à un moment il s’est passé quelque chose, je ne sais pas quoi : la rue (et du coup Bombay dans son entier) était transfigurée. Le soleil avait baissé, l’espèce d’inflexible lumière blanche qui plaquait jusqu’alors les êtres et les choses au sol était devenue tiède et dorée. Les couleurs ressortaient du brun des rues, le marché s'est transformé en palette de peintre, une processions de chars fleuris est apparue, précédée d'un groupe de percussions qui jouait à faire écrouler les pyramides de fruits et légumes.
Je ne le savais pas encore, mais c'était là le miracle quotidien de 17 heures, qui met de la beauté dans toutes les villes sous cette latitude. Pendant deux semaines, la tombée du jour a été le clou du spectacle.

Bon, il ne fallait pas oublier le train pour autant ! Je suis allée prendre mon sac puis j'ai attendu le bus n°124 mais 20 puis 30 minutes plus tard il n'était toujours pas là et je voyais le train partir sans moi, aussi j'ai fini par prendre l'un des innombrables taxis que compte Bombays (2 voitures sur 3). Et quel taxi ! Comme les autres il ressemblait à un gros bourdon jaune et noir, avec le volant à droite of course, des colliers de fleurs et des images pieuses sous le rétroviseur, un “taxi meter” (compteur) juste derrière le pare-brise et enfin des banquettes couvertes d’une moumoute imitation tigre très grrrrr. Je voudrais pouvoir décrire la circulation mais je ne vois pas par quel bout commencer. Il faut imaginer une sorte de plat de spaghettis d'où on tirerait chaque spaghetto en même temps : un casse-tête en calcul de trajectoire, un miracle en termes de probabilités de survie... Et c'est ça le plus fort : c'est, sans jouer sur le mot, le chaos, mais je n'ai pas vu un seul choc en deux semaines sur la route.

Dans le train, j’ai une couchette en sleeper. Le système des places dans les trains indiens est encore plus développé que celui du chemin de fer chinois, qui pourtant est déjà assez balaise au premier abord (cf. "40 heures en train"). Si vous voyagez de nuit, vous avez le choix entre quatre types de couchettes, qui sont les 1A, les 2A, les 3A et enfin les sleepers. Les 1A c'est en gros la voiture Pullman, des lits dans une chambre avec clim' de rêve, dîner et peut-être même plus, je ne sais pas trop. 2A c'est encore très bien mais il y a déjà deux niveaux de couchettes donc quatre personnes dans le compartiment, qui ferme cependant. En 3A, on passe à trois niveaux de banquettes plus deux dans le couloir car l'espace n'est plus clos, mais comme dans les deux précédents la literie est fournie et il y a une climatisation. Enfin, en sleeper, on touche au brut de brut : il n'y a plus que les banquettes et des ventilos qui doivent scalper de temps en temps les occupants des couchettes supérieures. Cela étant on peut y dormir assez bien avec un peu de technique et de matériel : un cadenas et une chaîne pour rester propriétaire de son sac jusqu'au lendemain, un duvet ou quelque chose d'autre dans lequel s'emballer pour passer la nuit.
Pour les voyages de jour, c'est à peu près la même chose en version siège. Mais en général le voyage de nuit est plus pratique : à moins d'être un contemplateur dans l'âme et de vraiment aimer regarder le paysage (je veux dire pendant 10 heures d'affilée), la lenteur des trains pousse à faire les trajets de nuit pour économiser du temps et un hôtel. J'ai beaucoup aimé ces trains ; il y a constamment de l'animation et c'est facile d'y établir des contacts. Des vendeurs de thé passent en continu dans l’allée du wagon. En les entend arriver : "Tchaiii ! Massala tchaiii !!!". Si ce n'est pas du thé, ce sont des sachets de chips, des paquets de gâteaux, des bouteilles d'eau, des samosas… Dans les gares c'est systématiquement la mêlée entre ceux qui montent et ceux qui descendent, sans compter les passagers qui vont et viennent du quai au train pour faire un tour, fumer une cigarette, aller chercher un truc à manger etc.

Au matin, vers 8 heures, je suis donc descendue à Kota, une belle gare peinte en rouge pimpant, pleine d’animation avec l’arrivée du train de Bombay. Je suis allée jusqu'à la gare routière où j'ai pris le premier bus jusqu’à Bundi. Cette première route m'a fait halluciner à cause des OVNIs qu'on peut y trouver : charettes traînées par des dromadaires, camions décorés de dentelle en alu, rickshaws collectifs avec des capots d’anciennes Citroën relevés et très pointus comme des becs de corbeau… mais ce n'était qu'un début !