elores.com - Mémoire de maîtrise de lettres modernes

Mémoire rédigé par Elodie Ressouches.
Contact : elodii@yahoo.fr

Introduction

1 - Internet ouvre des horizons aux institutions littéraires
   A. Les bibliothèques numériques   
   B. Les expérimentations littéraires
   C. La centration sur le lecteur

2 - Les acteurs traditionnels résistent
aux NTIC
   A. Des sites web à la mode "papier"
   B. L'échec du livre électronique
   C. Le semi échec de l'édition électronique

3 - Un champ littéraire numérique
est-il en devenir ?
   A. Un champ recentré sur l'écriture :
   l'auteur exposé
   B. Un champ recentré sur les relations    littéraires : l'auteur retrouvé

   C. Un champ recentré sur le littéraire :    institution versus réseau

Conclusion
Bibliographie
Webographie
Lexique


Recensé par l'Infothèque francophone de l'Agence universitaire de la Francophonie.


Conseillé par le centre "Hubert de Phalèse" (Sorbonne nouvelle - Paris 3).

Cité par Etienne Mineur dans "Le point sur les papiers électroniques" (01.08.2007).

Cité par François Bon dans "L'Internet comme fosse à bitume" (17.02.2007).
 


A. Les bibliothèques numériques

le web en tant que support virtuel malléable, caractérisé
par son infinité, sa simutanéité et sa pérennité

Le support textuel traditionnel est matériel : il est donc fini, invariant, imprimé une fois pour toutes et soumis à l'usure du temps et des éléments. Ces contingences physiques n'ont pas de prise sur l'Internet. Le contenu de la Toile est en effet immatériel. Textes, images, sons, liens : tous ces éléments sont numériques, codés sous formes de bits. Le problème du stockage, qui handicape nombre de professionnels du livre (éditeurs, bibliothécaires) n'a donc aucune incidence sur les sites web. Bien au contraire : la dématérialisation induite par Internet offre l'opportunité unique "d'engranger" à l'infini des documents. Autre avantage notoire : ces documents sont consultables simultanément par un nombre illimité d'internautes, quelle que soit leur origine géographique. A l'inverse, les livres et les revues d'une bibliothèque sont réservés aux habitants des environs et ne sont disponibles que pour un seul lecteur à la fois. Lorsque le document est emprunté, les autres usagers doivent attendre son retour pour en bénéficier à leur tour. Une consultation documentaire en bibliothèque exclut des consultations simultanées du même document. De la même manière, un livre en vente est disponible tant qu'il en reste des exemplaires imprimés dans les réserves des magasins ou chez l'éditeur. Sur Internet, un site bien entretenu abolit les notions de "rupture de stock" et de "livre épuisé" : un document mis en ligne reste perpétuellement consultable tant que son hébergement est assuré (et même si l'un des exemplaires d'un document disparaît, il en existe souvent de nombreuses répliques tout aussi accessibles - c'est le cas en particulier pour les textes littéraires classiques).

Comme l'illustrent ces comparaisons entre un document imprimé et un document en ligne, le support web offre une véritable opportunité de renouvellement pour le livre dans la mesure où le texte, sur Internet, n'est plus soumis aux contingences du papier.

Le net, en tant qu'espace de stockage illimité d'accès universel, a donc été très vite exploité par les premiers expérimentateurs du numérique versés dans la littérature. Avec le concours de bénévoles passionnés, ils ont créé de véritables bibliothèques numériques.

Dès l'apparition de l'écriture, toutes les civilisations se sont efforcées de conserver des documents écrits, chez des particuliers ou parmi les trésors des souverains. Les livres ont ensuite été mis à part dans des espaces dédiés : les bibliothèques proprement dites. D'emblée, elles sont devenues à double titre des institutions de la littérature : ce sont à la fois des instruments de cumul et de sacralisation des savoirs et les ancêtres des établissements de conservation chargés d'assurer la survie des patrimoines nationaux. Au cours de l'histoire contemporaine, les initiatives se sont multipliées pour favoriser la diffusion de la culture livresque : ce fut le point de départ des bibliothèques de lecture publique.

En 1977, l'Etat a créé la Bibliothèque publique d'information (BPI) au Centre Georges-Pompidou à Paris. La BPI introduisait des nouveautés (audiovisuel, informatique) qui ont annoncé la médiathèque et rénové l'image de la bibliothèque dans l'esprit des Français. Cependant, on constate dès l'ouverture que l'établissement est constamment saturé et qu'il ne suffit pas à la demande du public. Les bibliothèques publiques atteignent les limites de leur fonctionnement : fréquentation trop élevée ou trop basse, manque de subventions, problèmes de locaux, problème de stockage (livres, revues, journaux), renouvellement des stocks et gestion des livres abîmés ou tombés en défaveur…

Les bibliothèques de recherche ne sont pas exemptes de ces difficultés. Un article d'Annick Cojean daté de 1999, peu après l'ouverture de la bibliothèque François-Mitterrand, illustre avec humour les déboires des lecteurs confrontés aux méandres du nouveau site. Il s'intitule "Kafka à la BNF" :
"'Orientation des lecteurs'. C'est là que se délivre le sésame d'accès dans le sacro-saint rez-de-jardin. La queue, comme à la sécu, avec un numéro. Convocation dans un petit box, et entretien aimable sur le statut du chercheur, l'objet, la motivation des recherches. Tout va bien, on décroche le feu vert. Reste à obtenir la carte. Attente. Numéro. Deuxième entretien. Clic-clac photo. Voilà enfin l'objet, immatriculation jaune. Bienvenue dans le système. Grâce à elle, son détenteur sera suivi à la trace. Elle lui ouvrira les portes de lecture et l'empêchera de ressortir s'il n'a pas rendu les livres. On saura où il est, ce qu'il a demandé, ce qu'il a l'intention de lire (puisqu'il l'a commandé), quel jour et à quelle heure il prévoit de venir (puisqu'il faut réserver). […] La salle enfin, et un comptoir avec présence humaine. En langage BNF, cela s'appelle 'banque de salle'. Pour commander un livre ? Une console. Appelez le catalogue. Repérez l'ouvrage. Et appuyez sur 'Réserver'. Formidable. Combien de temps pour le recevoir à sa place ? 'Comptez une vingtaine d'heures.' Mais alors pour ce soir ? 'Ah non ! Rien n'est communiqué le jour même!' Et si l'on ne dispose que d'un jour pour venir à la BNF ? 'Il faut s'organiser. Réserver les ouvrages (huit au maximum) lors d'un précédent passage. Ou le faire par téléphone. A condition d'avoir la cote de l'ouvrage et de n'en réserver que trois.'"

Pour les professionnels de l'écrit comme pour le grand public, il est impératif de fluidifier l'accès aux ouvrages généraux et patrimoniaux. Le principal problème tient à la fragilité et / ou à la rareté des œuvres consultées, qui ne peuvent être délivrées sans contrôle. Cette question est régulièrement remise au centre des débats lors de vols d'incunables et d'études sur l'altération naturelle des ouvrages.

Comment alors faire accéder tout citoyen français et tout lecteur francophone au patrimoine littéraire et intellectuel de la France sans danger pour celui-ci ? Cette question a trouvé sa réponse avec le web. Michel Arseneault annonce dans l'article " Internet, nouvelle académie française " :
"Aujourd'hui, Descartes, Flaubert, Racine ou Jules Verne sont accessibles en quelques minutes depuis le monde entier. Les livres peuvent être lus en ligne presque sans délai ; on peut aussi les transférer sur un disque dur, l'opération ne prend qu'une dizaine de minutes."

La plus ancienne des bibliothèques numériques a été créée en 1971 par un chercheur américain de l'université de l'Illinois, Michael Hart : "La bibliothèque planétaire en expansion perpétuelle, offrant à tous un libre accès au savoir universel, est à notre portée. Je l'ai baptisée 'Projet Gutenberg'. "Le Projet Gutenberg ne prend son essor que vingt ans plus tard, en 1991. Sa médiatisation sensibilise le milieu littéraire et débouche sur la création de nombreuses bibliothèques numériques francophones pendant la première moitié des années 1990.

En 1992, Pierre Cubaud, maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), et Eric Dubreucq, membre du Collège international de philosophie de Lille, tous deux informaticiens et bibliophiles avertis, mettent en ligne les premiers textes littéraires francophones. En avril 1993, ils fondent l'Association des bibliophiles universels, ABU, en référence à Aboulafia, petit ordinateur qui joue un rôle essentiel dans le roman d'Umberto Eco Le pendule de Foucault.
Peu après, en 1994, le Suisse Pierre Perroud lance Athena, bibliothèque numérique multilingue et multidisciplinaire (cf. ci-dessous). En 1995, c'est le serveur Gallica de la BNF qui est ouvert au public. Enfin, la Médiathèque André-Malraux à Lisieux met en ligne la Bibliothèque électronique de Lisieux.


Page d'accueil du site Athena
"Je sème un grain qui pourra un jour produire une moisson."
Voltaire, Traité sur la Tolérance (1763)
Tableau de Raffaello Sanzio (1483-1520)

Ces bibliothèques numériques ont des créateurs très divers, tant des particuliers bibliophiles que des institutions littéraires. On constate cependant que les uns et les autres mettent en œuvre un credo commun en bien des manières.

Pour le Projet Gutenberg, le but est de "placer sur Internet l'ensemble du patrimoine littéraire de l'humanité, afin de le rendre disponible immédiatement et gratuitement, en tout point du globe, sans contrôle ni formalités". L'ABU se réclame du même objectif :
installer sur Internet, lentement mais sûrement, une sélection des grandes oeuvres du patrimoine littéraire francophone, dès lors accessibles gratuitement et sans aucune formalité […] où elles seraient à la disposition de tous les utilisateurs du réseau, nuit et jour, gratuitement, en n'importe quel point du globe".

Pour Athena, "les textes électroniques représentent un encouragement à la lecture et une participation conviviale à la diffusion de la culture".
La numérisation de textes littéraires est un travail de longue haleine qui dépasse le créateur du site. Pour fournir de la matière aux bibliothèques numériques, nombre de bénévoles ont rallié la cause des fondateurs et ont offert de leur temps et de leur passion pour enrichir en nouveaux titres les rayons virtuels. Michael Hart, du Projet Gutenberg, est relayé dans le monde entier. Le travail est supervisé par quatre directeurs régionaux, basés aux Etats-Unis, en Angleterre, en Australie et en Nouvelle-Zélande. En France, l'Association des bibliophiles universels réunit plusieurs dizaines de bénévoles venant d'horizons divers : France, Belgique, Suisse, Canada…
Les politiques de choix des textes mis en ligne suivent la même logique d'un site à l'autre. Ainsi, Pierre Cubaud et Eric Dubreucq de l'ABU ont tout d'abord numérisé des ouvrages anciens peu connus du grand public dans une perspective de sauvegarde du patrimoine. Mais quelques mois plus tard ils constatent par hasard que Le Discours de la méthode de Descartes est sur Internet en anglais seulement. Ils décident alors de réorienter leur travail d'édition électronique et cessent d'obéir à leurs coups de cœur pour adopter une démarche plus rationnelle et tournée vers le grand public :
"Au départ, la démarche était très universitaire : il s'agissait surtout d' "exhumer" des textes rares. Les nouveaux venus préfèrent mettre en ligne les ouvrages les plus célèbres du patrimoine français."
Pour le projet Gutenberg, le plus prolifique des cinq cents bénévoles qui tapent, scannent et corrigent les textes, est un informaticien de l'université de Coventry en Angleterre. Il a tenu le rythme de deux livres par semaine pendant plusieurs mois :
"Quand je choisis un auteur, je veux mettre en ligne son oeuvre intégrale, y compris ses livres mineurs. J'ai commencé par Stevenson, puis Oscar Wilde. Je compte terminer Dickens avant la fin de l'année"
Aujourd'hui, 500 livres sont ajoutés chaque mois à la bibliothèque électronique du Projet Gutenberg, qui en compte déjà 11 500 dans vingt langues.

En somme, les bibliothèques numériques émanent de passionnés qui veulent mettre les technologies de pointe au service de l'éducation, de la culture et de la libre circulation de l'information. Cet humanisme moderne cherche à conforter les piliers de la démocratie et la diversité d'opinions en publiant des œuvres littéraires mais aussi politiques et religieuses.

L'objectif institutionnel est un peu différent. Au premier rang des institutions littéraires, la Bibliothèque nationale de France (BnF) a développé le serveur Gallica, qui propose "un accès à 70 000 ouvrages numérisés, à plus de 80 000 images et à plusieurs dizaines d'heures de ressources sonores" - le projet initial visait un programme de numérisation "limité à un million de documents" (!). Les fonds de Gallica sont extraits de la bibliothèque numérique de la BnF. Ils ont été choisis de manière à dessiner une bibliothèque patrimoniale et encyclopédique. C'est en effet la principale fonction de la bibliothèque nationale que de conserver pour les générations à venir le patrimoine national, qu'il s'agisse de livres imprimés, de périodiques, mais aussi de manuscrits, d'estampes, de cartes et plans, ainsi que de photographies, de films et de tous documents sur nouveau support - une masse qui ne cesse de s'accroître par le biais du Dépôt légal.
La fonction de conservation est de plus en plus difficile à assumer car les documents imprimés sont des pièces fragiles dont la communication s'accroît. En outre, la prolifération des documents imprimés remet en question le principe selon lequel il convient de conserver un exemplaire de tout ce qui relève du Dépôt légal.
En France, la Bibliothèque nationale ne pouvait plus répondre aux demandes du public si bien que le président François Mitterrand a annoncé le 14 juillet 1988 lors du traditionnel entretien télévisé "la construction et l'aménagement de l'une ou de la plus grande et la plus moderne bibliothèque du monde [qui] devra couvrir tous les champs de la connaissance, être à la disposition de tous, utiliser les technologies les plus modernes de transmission de données, pouvoir être consultée à distance et entrer en relation avec d'autres bibliothèques européennes" .
L'inscription de la nouvelle Bibliothèque dans l'ère des nouvelles technologies était en 1988 un pari audacieux. Il avait été soufflé au Président Mitterrand par un Jacques Attali radical pour l'époque : il envisageait une bibliothèque entièrement virtuelle. Plus de béton, plus de places de lecteurs : tous les ouvrages de la BnF, numérisés, seraient consultables à distance. Après étude, le coût et la durée de réalisation de l'opération a fait reculer les décisionnaires, qui ont opté pour un établissement relativement traditionnel, le Minitel en plus et un programme de numérisation limité à un million de documents.

La mise en œuvre de ce projet n'a pas été sans peine. Après une première expérience en 1999 qui ne concernait que des textes du XIXe siècle libres de droits, le programme de numérisation a été provisoirement interrompu. Jean-Pierre Angremy, président depuis 1997 de la BnF, a expliqué que ce programme "était à la fois trop ambitieux, trop encyclopédique, et plein de trous" et qu'il doit être "repensé" .
En effet, en 1999 des dizaines de sites donnent déjà l'essentiel de la littérature générale. Aussi, avant de relancer la numérisation, la BNF a dû examiner ce qui existait sur la Toile et travailler dans le sens d'une politique de réseau. Il est inutile de numériser l'ensemble des imprimés de la BnF : les choix doivent être faits en fonction de ce qui existe ailleurs. La BnF a aussi pris le parti de se lancer dans des corpus originaux, homogènes, complets et transversaux - par exemple ce qui est relatif aux voyages : Voyages en France, Voyages en Afrique, Voyages en Italie. Cette politique entre en résonance avec le bénévole informaticien du Projet Gutenberg cité ci-dessus : "Quand je choisis un auteur, je veux mettre en ligne son oeuvre intégrale, y compris ses livres mineurs".
La BnF ne pouvait pas se cantonner au plan "Minitel" établi à la fin des années 1980. En vingt ans, les nouvelles technologies de l'information ont progressé de manière inattendue et considérable : "Ce n'est plus dans le béton qu'on doit mettre de l'argent, c'est dans le réseau", indique Jean-Pierre Angremy. Pour s'adapter au développement de ses activités, la BnF a voté début avril 2004 la mutation du service reproduction du département de la conservation et compte désormais un nouveau service consacré à la numérisation rassemblant cinquante personnes. La BnF doit en effet prendre le train en marche pour être "l'une ou […] la plus grande et la plus moderne bibliothèque du monde" .

La concurrence est rude. De la Bibliothèque du Congrès à Washington à la très symbolique Bibliotheca Alexandrina en Egypte, dotée dès son ouverture de 10 000 documents multimédia en attendant les 50 000 prévus, c'est la Bibliothèque Nationale du Japon qui bat tous les records. Depuis le mois mars 2000, elle met à la disposition des internautes une partie de son catalogue, soit près de 2 millions d'ouvrages qui peuvent être consultés gratuitement via le site de la National Diet Library . Son projet va cependant bien au-delà : le moteur de recherche en cours de développement mettra en œuvre une vingtaine de nouvelles technologies. La bibliothèque numérique japonaise prendra aussi en compte la gestion des droits d'auteur et des copyrights. Pour contrôler les droits d'exploitation, les documents soumis au copyright (vidéo, son, texte) seront dotés de watermark : ces empreintes numériques imperceptibles limiteront l'usage des documents et notamment leur reproduction. Un procédé de signatures électroniques, pour les utilisateurs et les auteurs, complètera ce dispositif qui à terme devrait donner naissance à un certificat personnalisant les droits d'usage des livres ou des images vidéo.

Le déploiement de technologies pointues en matière de marquage électronique des œuvres signale combien l'enjeu de la propriété intellectuelle est crucial sur Internet. Le développement et la longévité du web littéraire est étroitement associée à cette question centrale. Toutes les bibliothèques numériques en font mention sur leur site. Ainsi, sous le chapeau "Droits d'auteur" , le site de la BnF stipule :
"La Bibliothèque nationale de France est titulaire des droits d'auteur sur le site 'Gallica'.
Pour un usage strictement privé, la reproduction du contenu de ce site est libre. Dans le cadre de communication, d'édition ou autres actions à caractère professionnel, ne sont autorisées que les courtes citations sous réserve de la mention BnF/Gallica.
Tout autre reproduction ou représentation, intégrale ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé que ce soit, doit faire l'objet d'une autorisation expresse de la BnF"
De vives polémiques et plusieurs procès ont d'ores et déjà prévenu les acteurs du web littéraires contre les risques liés à la propriété intellectuelle. Mettre des textes en ligne, lorsqu'il s'agit de classiques antérieurs au XXe siècle, ne pose aucun problème. En revanche, l'œuvre des écrivains contemporains est sujette à caution. Michael Hart du Projet Gutenberg s'est entouré de copistes bénévoles mais aussi d'une demi-douzaine de juristes gagnés à sa cause qui interviennent dès qu'un problème se fait pressant. Les problèmes de copyright entravent le développement du projet :
"Nous sommes sans cesse assaillis de contestations et de menaces, à propos de la date de l'édition que nous avons utilisée pour récupérer le texte, ou des droits attachés à une note en bas de page".

En France, l'ABU s'est employée à numériser des textes anciens tombés dans le domaine public : cela ne posait pas de problème juridique ni commercial dans la mesure où plus personne ne pouvant prétendre toucher de droits d'auteur à l'occasion de cette nouvelle "publication". Cependant, Pierre Cubaud et Eric Dubreucq se sont gardés de reproduire la mise en page d'origine, car l'ABU risquait de se heurter à des problèmes inédits de droits de reproduction. Les éditeurs sont sur leurs gardes et attaquent dès qu'un faux pas est commis.

Ainsi Gallimard s'est lancé dans le multimédia mais a très vivement réagi quand un membre de l'ABU a numérisé et affiché sur Internet les Exercices de style de Raymond Queneau, texte qui n'est pas encore tombé dans le domaine public. L'ouvrage a été immédiatement retiré, mais ce dérapage a alerté la profession. Ce commentaire de l'ordonnance de référé rendue par le tribunal de grande instance de Paris, le 5 mai 1997, montre l'étendue des responsabilités en cas de " contrefaçon " :
"Après les ordonnances rendues le 14 août 1996, voici une nouvelle fois reconnu le droit d'auteur sur l'Internet. A la suite d'un constat effectué par un agent assermenté de l'Agence pour la Protection des Programmes (APP), le tribunal de grande instance de Paris a, par ordonnance de référé du 5 mai 1997, retenu la qualification de contrefaçon concernant des poèmes protégés par le droit d'auteur diffusés sur un site Internet.
Il s'agit en l'espèce de poèmes de Raymond Queneau que Christian L. a numérisés et reproduit sur sa page Web, hébergée sur le site Mygale, sans avoir obtenu l'autorisation préalable des Editions Gallimard, cessionnaires des droits de reproduction et de représentation de l'œuvre, et en violation des droits moraux et patrimoniaux appartenant à Jean-Marie Queneau, fils de Raymond Queneau.
Jean-Marie Queneau assigne donc Christian L. en tant qu'auteur du site litigieux, l'Université Paris VIII, l'association Mygale et Frédéric C. (son créateur) en tant qu'hébergeants du site, devant le juge des référés pour contrefaçon.
Le Président Gomez a d'abord reconnu le bien fondé du recours aux agents assermentés de l'APP par Jean-Marie Queneau et a ensuite qualifié les faits de contrefaçon. Il constate enfin que le trouble a cessé et interdit sous astreinte aux défendeurs de mettre des œuvres de Raymond Queneau sur l'Internet. Il condamne Christian L. à 1 franc symbolique à titre de dommages-intérêts et à payer les dépens."

Tout bibliothécaire numérique devra désormais réviser son arithmétique du copyright pour ne pas encourir les poursuites des ayants-droits. Depuis l'établissement du droit d'auteur en 1791, qui était alors limité à dix ans, la législation française a étendu la durée de protection de façon continue. Cette période a été étendue à vingt ans en 1810, à trente en 1854, et à cinquante en 1866. En 1957, elle était de cinquante ans après le décès du créateur. À la suite d'une directive européenne adoptée en France en 1997, cette durée a été étendue à soixante-dix ans ; elle vient d'être portée à quatre-vingt-quinze ans aux États-Unis avec l'adoption du Digital Millenium Copyright Act .
Les numériseurs et diffuseurs de littérature prennent donc largement leurs précautions : "Pour faire suite à une demande d'une société de gestion de droits d'auteurs et dans le but de ne pas léser leurs droits patrimoniaux d'éventuels héritiers d'auteurs, en application des articles L 123-1 nouveau, 123-8, 123-9 et 123-10 du Code de la propriété intellectuelle", la Bibliothèque électronique de Lisieux a retiré de son catalogue "un certain nombre de textes d'auteurs à tort réputés du domaine public" :
"Nous appliquerons dorénavant un principe de précaution systématique (et quelque peu stupide) dans le choix des auteurs et des textes que nous souhaitons présenter sur le site : ne seront sélectionnés que les auteurs réputés morts depuis 86 ans [(70 ans + 1 an = art. L123-1) + (6 ans + xxx jours = art. L123-8) + (8 ans + xxx jours = art. L123-9)]".

Dans une moindre mesure, les bibliothèques électroniques ont parfois mauvaise presse lorsqu'un lecteur relève une coquille dans un texte numérisé. Les textes littéraires qui ont les faveurs du public, tels que les poèmes de Baudelaire ou de Rimbaud, sont copiés / collés d'une page personnelle à l'autre et donc colportés sans contrôle du contenu. Ces à-peu-près, fustigés à juste titre par les défenseurs de l'orthodoxie du texte, ont dévalorisé l'ensemble d'une production à laquelle est pourtant apporté le plus grand soin. C'est l'une des raisons qui explique le dédain de plusieurs institutions traditionnelles de la littérature à l'égard du web littéraire. Les sites proposant des anthologies numérisées par quelques poignées de passionnés n'avaient pour légitimité que celle qu'ils ont su (ou non) se construire peu à peu. C'est ainsi qu'est apparue la question de la légitimation du contenu numérique littéraire, et plus généralement celle de la légitimation de l'Internet littéraire dans son ensemble.

Des institutions ont souhaité y remédier. Ainsi, Arlette Attali de l'INALF se demande "quelle confiance peut-on accorder à des éditeurs virtuels qui diffusent des textes gratuitement ?" dans la mesure où "face à ces difficultés, à notre connaissance, il n'existe sur la Toile aucun outil, aucun guide qui donne à l'internaute [..] des critères pour juger de la validité, de l'intégrité de cette ressource". La conclusion est prévisible : "D'où la nécessité qui s'est imposée à nous d'essayer de combler ce manque. C'est dans ce but que nous est venue l'idée de réaliser ce catalogue critique". C'est ainsi qu'a été légitimé la création en 1999 du Catalogue critique des ressources textuelles sur Internet (CCRTI). C'est un bel effort de la part de l'Institut national de la Langue française mais il a malheureusement été de courte durée puisque le dernier ajout date déjà de mars 2002. Ce catalogue institutionnel avorté (11 sites pour le XIXe siècle, 9 pour le XXe) montre que la mobilisation de l'INALF répond peut-être davantage à une vaine application du droit de préhension qu'à une réelle volonté de tri sur la Toile.

Conclusion de la première partie

Le web, support virtuel malléable caractérisé par son infinité, sa simultanéité et sa pérennité, se prête donc idéalement bien à la mise à disposition du patrimoine littéraire (et plus généralement écrit) de l'Humanité. La perspective de jouissance commune d'efforts individuels est propre à l'Internet et a généré de nombreuses initiatives issues du monde entier, qui contribuent à l'avancement du "bien commun mondial", selon l'expression de Philippe Quéau . D'abord tâtonnants, les fondateurs des bibliothèques numériques, tant institutionnels que particuliers, ont su s'adapter aux progrès exponentiels des NTIC et à la cartographie fluctuante des textes numérisés disponibles. Une véritable logique de réseau s'est imposée aux bibliothécaires numériques, qui ont eu l'heureuse idée de passer outre les clivages entre officiels et officieux pour faire œuvre commune :
"Les responsables informatiques de la Bibliothèque nationale de France se sentent proches des préoccupations de l'association. Yannick Maignien, chargé du programme de numérisation de la BDF, regarde ces amateurs avec bienveillance : 'ABU fait un travail intéressant de diffusion de documents rares... Quand on sait qu'Internet est anglophone à 99 %, c'est très appréciable'."

La problématique "bien connue" énoncée par Arlette Attali dans la présentation du CCRTI, "à savoir celle de la prolifération d'adresses de sites diffusant des textes littéraires francophones tombés dans le domaine public, en accès libre et gratuit sur la Toile et facilement téléchargeables sur un micro", doit donc être traitée dans une approche résolument orientée vers l'esprit de réseau et non basée sur la logique de préhension institutionnelle.

La défense et l'illustration de la langue française en ligne est désormais la bannière sous laquelle se rassemblent nombre d'acteurs de l'Internet littéraire. Si l'objectif est évident pour tous, beaucoup divergent cependant sur les moyens d'y arriver, notamment ceux dont les intérêts vont à l'encontre de la diffusion de textes sous copyright. Pour parvenir à un équilibre mature, il faudra donc parvenir à un modèle juridique clair et approprié au support numérique ainsi que qu'à des garanties de préservation des œuvres - condition sine qua non de la mise en ligne des plus récentes.

SUITE   B. Les expérimentations littéraires