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A. Les bibliothèques numériques
le
web en tant que support virtuel malléable, caractérisé
par son infinité, sa simutanéité et sa pérennité
Le support textuel
traditionnel est matériel : il est donc fini, invariant,
imprimé une fois pour toutes et soumis à l'usure du
temps et des éléments. Ces contingences physiques
n'ont pas de prise sur l'Internet. Le contenu de la Toile est en
effet immatériel. Textes, images, sons, liens : tous ces
éléments sont numériques, codés sous
formes de bits. Le problème du stockage, qui handicape nombre
de professionnels du livre (éditeurs, bibliothécaires)
n'a donc aucune incidence sur les sites web. Bien au contraire :
la dématérialisation induite par Internet offre l'opportunité
unique "d'engranger" à l'infini des documents.
Autre avantage notoire : ces documents sont consultables simultanément
par un nombre illimité d'internautes, quelle que soit leur
origine géographique. A l'inverse, les livres et les revues
d'une bibliothèque sont réservés aux habitants
des environs et ne sont disponibles que pour un seul lecteur à
la fois. Lorsque le document est emprunté, les autres usagers
doivent attendre son retour pour en bénéficier à
leur tour. Une consultation documentaire en bibliothèque
exclut des consultations simultanées du même document.
De la même manière, un livre en vente est disponible
tant qu'il en reste des exemplaires imprimés dans les réserves
des magasins ou chez l'éditeur. Sur Internet, un site bien
entretenu abolit les notions de "rupture de stock" et
de "livre épuisé" : un document mis en ligne
reste perpétuellement consultable tant que son hébergement
est assuré (et même si l'un des exemplaires d'un document
disparaît, il en existe souvent de nombreuses répliques
tout aussi accessibles - c'est le cas en particulier pour les textes
littéraires classiques).
Comme l'illustrent
ces comparaisons entre un document imprimé et un document
en ligne, le support web offre une véritable opportunité
de renouvellement pour le livre dans la mesure où le texte,
sur Internet, n'est plus soumis aux contingences du papier.
Le net, en tant
qu'espace de stockage illimité d'accès universel,
a donc été très vite exploité par les
premiers expérimentateurs du numérique versés
dans la littérature. Avec le concours de bénévoles
passionnés, ils ont créé de véritables
bibliothèques numériques.
Dès l'apparition
de l'écriture, toutes les civilisations se sont efforcées
de conserver des documents écrits, chez des particuliers
ou parmi les trésors des souverains. Les livres ont ensuite
été mis à part dans des espaces dédiés
: les bibliothèques proprement dites. D'emblée, elles
sont devenues à double titre des institutions de la littérature
: ce sont à la fois des instruments de cumul et de sacralisation
des savoirs et les ancêtres des établissements de conservation
chargés d'assurer la survie des patrimoines nationaux. Au
cours de l'histoire contemporaine, les initiatives se sont multipliées
pour favoriser la diffusion de la culture livresque : ce fut le
point de départ des bibliothèques de lecture publique.
En 1977, l'Etat
a créé la Bibliothèque publique d'information
(BPI) au Centre Georges-Pompidou à Paris. La BPI introduisait
des nouveautés (audiovisuel, informatique) qui ont annoncé
la médiathèque et rénové l'image de
la bibliothèque dans l'esprit des Français. Cependant,
on constate dès l'ouverture que l'établissement est
constamment saturé et qu'il ne suffit pas à la demande
du public. Les bibliothèques publiques atteignent les limites
de leur fonctionnement : fréquentation trop élevée
ou trop basse, manque de subventions, problèmes de locaux,
problème de stockage (livres, revues, journaux), renouvellement
des stocks et gestion des livres abîmés ou tombés
en défaveur
Les bibliothèques
de recherche ne sont pas exemptes de ces difficultés. Un
article d'Annick Cojean daté de 1999, peu après l'ouverture
de la bibliothèque François-Mitterrand, illustre avec
humour les déboires des lecteurs confrontés aux méandres
du nouveau site. Il s'intitule "Kafka à la BNF"
:
"'Orientation des lecteurs'. C'est là que se délivre
le sésame d'accès dans le sacro-saint rez-de-jardin.
La queue, comme à la sécu, avec un numéro.
Convocation dans un petit box, et entretien aimable sur le statut
du chercheur, l'objet, la motivation des recherches. Tout va bien,
on décroche le feu vert. Reste à obtenir la carte.
Attente. Numéro. Deuxième entretien. Clic-clac photo.
Voilà enfin l'objet, immatriculation jaune. Bienvenue dans
le système. Grâce à elle, son détenteur
sera suivi à la trace. Elle lui ouvrira les portes de lecture
et l'empêchera de ressortir s'il n'a pas rendu les livres.
On saura où il est, ce qu'il a demandé, ce qu'il a
l'intention de lire (puisqu'il l'a commandé), quel jour et
à quelle heure il prévoit de venir (puisqu'il faut
réserver). [
] La salle enfin, et un comptoir avec présence
humaine. En langage BNF, cela s'appelle 'banque de salle'. Pour
commander un livre ? Une console. Appelez le catalogue. Repérez
l'ouvrage. Et appuyez sur 'Réserver'. Formidable. Combien
de temps pour le recevoir à sa place ? 'Comptez une vingtaine
d'heures.' Mais alors pour ce soir ? 'Ah non ! Rien n'est communiqué
le jour même!' Et si l'on ne dispose que d'un jour pour venir
à la BNF ? 'Il faut s'organiser. Réserver les ouvrages
(huit au maximum) lors d'un précédent passage. Ou
le faire par téléphone. A condition d'avoir la cote
de l'ouvrage et de n'en réserver que trois.'"
Pour les professionnels
de l'écrit comme pour le grand public, il est impératif
de fluidifier l'accès aux ouvrages généraux
et patrimoniaux. Le principal problème tient à la
fragilité et / ou à la rareté des uvres
consultées, qui ne peuvent être délivrées
sans contrôle. Cette question est régulièrement
remise au centre des débats lors de vols d'incunables et
d'études sur l'altération naturelle des ouvrages.
Comment alors
faire accéder tout citoyen français et tout lecteur
francophone au patrimoine littéraire et intellectuel de la
France sans danger pour celui-ci ? Cette question a trouvé
sa réponse avec le web. Michel Arseneault annonce dans l'article
" Internet, nouvelle académie française "
:
"Aujourd'hui, Descartes, Flaubert, Racine ou Jules Verne sont
accessibles en quelques minutes depuis le monde entier. Les livres
peuvent être lus en ligne presque sans délai ; on peut
aussi les transférer sur un disque dur, l'opération
ne prend qu'une dizaine de minutes."
La plus ancienne
des bibliothèques numériques a été créée
en 1971 par un chercheur américain de l'université
de l'Illinois, Michael Hart : "La bibliothèque planétaire
en expansion perpétuelle, offrant à tous un libre
accès au savoir universel, est à notre portée.
Je l'ai baptisée 'Projet Gutenberg'. "Le Projet Gutenberg
ne prend son essor que vingt ans plus tard, en 1991. Sa médiatisation
sensibilise le milieu littéraire et débouche sur la
création de nombreuses bibliothèques numériques
francophones pendant la première moitié des années
1990.
En 1992, Pierre
Cubaud, maître de conférences au Conservatoire national
des arts et métiers (CNAM), et Eric Dubreucq, membre du Collège
international de philosophie de Lille, tous deux informaticiens
et bibliophiles avertis, mettent en ligne les premiers textes littéraires
francophones. En avril 1993, ils fondent l'Association des bibliophiles
universels, ABU, en référence à Aboulafia,
petit ordinateur qui joue un rôle essentiel dans le roman
d'Umberto Eco Le pendule de Foucault.
Peu après, en 1994, le Suisse Pierre Perroud lance Athena,
bibliothèque numérique multilingue et multidisciplinaire
(cf. ci-dessous). En 1995, c'est le serveur Gallica de la BNF qui
est ouvert au public. Enfin, la Médiathèque André-Malraux
à Lisieux met en ligne la Bibliothèque électronique
de Lisieux.

Page d'accueil
du site Athena
"Je sème un grain qui pourra un jour produire une moisson."
Voltaire, Traité sur la Tolérance (1763)
Tableau de Raffaello Sanzio (1483-1520)
Ces bibliothèques
numériques ont des créateurs très divers, tant
des particuliers bibliophiles que des institutions littéraires.
On constate cependant que les uns et les autres mettent en uvre
un credo commun en bien des manières.
Pour le Projet
Gutenberg, le but est de "placer sur Internet l'ensemble du
patrimoine littéraire de l'humanité, afin de le rendre
disponible immédiatement et gratuitement, en tout point du
globe, sans contrôle ni formalités". L'ABU se
réclame du même objectif :
installer
sur Internet, lentement mais sûrement, une sélection
des grandes oeuvres du patrimoine littéraire francophone,
dès lors accessibles gratuitement et sans aucune formalité
[
] où elles seraient à la disposition de tous
les utilisateurs du réseau, nuit et jour, gratuitement, en
n'importe quel point du globe".
Pour Athena,
"les textes électroniques représentent un encouragement
à la lecture et une participation conviviale à la
diffusion de la culture".
La numérisation de textes littéraires est un travail
de longue haleine qui dépasse le créateur du site.
Pour fournir de la matière aux bibliothèques numériques,
nombre de bénévoles ont rallié la cause des
fondateurs et ont offert de leur temps et de leur passion pour enrichir
en nouveaux titres les rayons virtuels. Michael Hart, du Projet
Gutenberg, est relayé dans le monde entier. Le travail est
supervisé par quatre directeurs régionaux, basés
aux Etats-Unis, en Angleterre, en Australie et en Nouvelle-Zélande.
En France, l'Association des bibliophiles universels réunit
plusieurs dizaines de bénévoles venant d'horizons
divers : France, Belgique, Suisse, Canada
Les politiques de choix des textes mis en ligne suivent la même
logique d'un site à l'autre. Ainsi, Pierre Cubaud et Eric
Dubreucq de l'ABU ont tout d'abord numérisé des ouvrages
anciens peu connus du grand public dans une perspective de sauvegarde
du patrimoine. Mais quelques mois plus tard ils constatent par hasard
que Le Discours de la méthode de Descartes est sur Internet
en anglais seulement. Ils décident alors de réorienter
leur travail d'édition électronique et cessent d'obéir
à leurs coups de cur pour adopter une démarche
plus rationnelle et tournée vers le grand public :
"Au départ, la démarche était très
universitaire : il s'agissait surtout d' "exhumer" des
textes rares. Les nouveaux venus préfèrent mettre
en ligne les ouvrages les plus célèbres du patrimoine
français."
Pour le projet Gutenberg, le plus prolifique des cinq cents bénévoles
qui tapent, scannent et corrigent les textes, est un informaticien
de l'université de Coventry en Angleterre. Il a tenu le rythme
de deux livres par semaine pendant plusieurs mois :
"Quand je choisis un auteur, je veux mettre en ligne son oeuvre
intégrale, y compris ses livres mineurs. J'ai commencé
par Stevenson, puis Oscar Wilde. Je compte terminer Dickens avant
la fin de l'année"
Aujourd'hui, 500 livres sont ajoutés chaque mois à
la bibliothèque électronique du Projet Gutenberg,
qui en compte déjà 11 500 dans vingt langues.
En somme, les
bibliothèques numériques émanent de passionnés
qui veulent mettre les technologies de pointe au service de l'éducation,
de la culture et de la libre circulation de l'information. Cet humanisme
moderne cherche à conforter les piliers de la démocratie
et la diversité d'opinions en publiant des uvres littéraires
mais aussi politiques et religieuses.
L'objectif institutionnel
est un peu différent. Au premier rang des institutions littéraires,
la Bibliothèque nationale de France (BnF) a développé
le serveur Gallica, qui propose "un accès à 70
000 ouvrages numérisés, à plus de 80 000 images
et à plusieurs dizaines d'heures de ressources sonores"
- le projet initial visait un programme de numérisation "limité
à un million de documents" (!). Les fonds de Gallica
sont extraits de la bibliothèque numérique de la BnF.
Ils ont été choisis de manière à dessiner
une bibliothèque patrimoniale et encyclopédique. C'est
en effet la principale fonction de la bibliothèque nationale
que de conserver pour les générations à venir
le patrimoine national, qu'il s'agisse de livres imprimés,
de périodiques, mais aussi de manuscrits, d'estampes, de
cartes et plans, ainsi que de photographies, de films et de tous
documents sur nouveau support - une masse qui ne cesse de s'accroître
par le biais du Dépôt légal.
La fonction de conservation est de plus en plus difficile à
assumer car les documents imprimés sont des pièces
fragiles dont la communication s'accroît. En outre, la prolifération
des documents imprimés remet en question le principe selon
lequel il convient de conserver un exemplaire de tout ce qui relève
du Dépôt légal.
En France, la Bibliothèque nationale ne pouvait plus répondre
aux demandes du public si bien que le président François
Mitterrand a annoncé le 14 juillet 1988 lors du traditionnel
entretien télévisé "la construction et
l'aménagement de l'une ou de la plus grande et la plus moderne
bibliothèque du monde [qui] devra couvrir tous les champs
de la connaissance, être à la disposition de tous,
utiliser les technologies les plus modernes de transmission de données,
pouvoir être consultée à distance et entrer
en relation avec d'autres bibliothèques européennes"
.
L'inscription de la nouvelle Bibliothèque dans l'ère
des nouvelles technologies était en 1988 un pari audacieux.
Il avait été soufflé au Président Mitterrand
par un Jacques Attali radical pour l'époque : il envisageait
une bibliothèque entièrement virtuelle. Plus de béton,
plus de places de lecteurs : tous les ouvrages de la BnF, numérisés,
seraient consultables à distance. Après étude,
le coût et la durée de réalisation de l'opération
a fait reculer les décisionnaires, qui ont opté pour
un établissement relativement traditionnel, le Minitel en
plus et un programme de numérisation limité à
un million de documents.
La mise en uvre
de ce projet n'a pas été sans peine. Après
une première expérience en 1999 qui ne concernait
que des textes du XIXe siècle libres de droits, le programme
de numérisation a été provisoirement interrompu.
Jean-Pierre Angremy, président depuis 1997 de la BnF, a expliqué
que ce programme "était à la fois trop ambitieux,
trop encyclopédique, et plein de trous" et qu'il doit
être "repensé" .
En effet, en 1999 des dizaines de sites donnent déjà
l'essentiel de la littérature générale. Aussi,
avant de relancer la numérisation, la BNF a dû examiner
ce qui existait sur la Toile et travailler dans le sens d'une politique
de réseau. Il est inutile de numériser l'ensemble
des imprimés de la BnF : les choix doivent être faits
en fonction de ce qui existe ailleurs. La BnF a aussi pris le parti
de se lancer dans des corpus originaux, homogènes, complets
et transversaux - par exemple ce qui est relatif aux voyages : Voyages
en France, Voyages en Afrique, Voyages en Italie. Cette politique
entre en résonance avec le bénévole informaticien
du Projet Gutenberg cité ci-dessus : "Quand je choisis
un auteur, je veux mettre en ligne son oeuvre intégrale,
y compris ses livres mineurs".
La BnF ne pouvait pas se cantonner au plan "Minitel" établi
à la fin des années 1980. En vingt ans, les nouvelles
technologies de l'information ont progressé de manière
inattendue et considérable : "Ce n'est plus dans le
béton qu'on doit mettre de l'argent, c'est dans le réseau",
indique Jean-Pierre Angremy. Pour s'adapter au développement
de ses activités, la BnF a voté début avril
2004 la mutation du service reproduction du département de
la conservation et compte désormais un nouveau service consacré
à la numérisation rassemblant cinquante personnes.
La BnF doit en effet prendre le train en marche pour être
"l'une ou [
] la plus grande et la plus moderne bibliothèque
du monde" .
La concurrence
est rude. De la Bibliothèque du Congrès à Washington
à la très symbolique Bibliotheca Alexandrina en Egypte,
dotée dès son ouverture de 10 000 documents multimédia
en attendant les 50 000 prévus, c'est la Bibliothèque
Nationale du Japon qui bat tous les records. Depuis le mois mars
2000, elle met à la disposition des internautes une partie
de son catalogue, soit près de 2 millions d'ouvrages qui
peuvent être consultés gratuitement via le site de
la National Diet Library . Son projet va cependant bien au-delà
: le moteur de recherche en cours de développement mettra
en uvre une vingtaine de nouvelles technologies. La bibliothèque
numérique japonaise prendra aussi en compte la gestion des
droits d'auteur et des copyrights. Pour contrôler les droits
d'exploitation, les documents soumis au copyright (vidéo,
son, texte) seront dotés de watermark : ces empreintes numériques
imperceptibles limiteront l'usage des documents et notamment leur
reproduction. Un procédé de signatures électroniques,
pour les utilisateurs et les auteurs, complètera ce dispositif
qui à terme devrait donner naissance à un certificat
personnalisant les droits d'usage des livres ou des images vidéo.
Le déploiement
de technologies pointues en matière de marquage électronique
des uvres signale combien l'enjeu de la propriété
intellectuelle est crucial sur Internet. Le développement
et la longévité du web littéraire est étroitement
associée à cette question centrale. Toutes les bibliothèques
numériques en font mention sur leur site. Ainsi, sous le
chapeau "Droits d'auteur" , le site de la BnF stipule
:
"La Bibliothèque nationale de France est titulaire des
droits d'auteur sur le site 'Gallica'.
Pour un usage strictement privé, la reproduction du contenu
de ce site est libre. Dans le cadre de communication, d'édition
ou autres actions à caractère professionnel, ne sont
autorisées que les courtes citations sous réserve
de la mention BnF/Gallica.
Tout autre reproduction ou représentation, intégrale
ou substantielle du contenu de ce site, par quelque procédé
que ce soit, doit faire l'objet d'une autorisation expresse de la
BnF"
De vives polémiques et plusieurs procès ont d'ores
et déjà prévenu les acteurs du web littéraires
contre les risques liés à la propriété
intellectuelle. Mettre des textes en ligne, lorsqu'il s'agit de
classiques antérieurs au XXe siècle, ne pose aucun
problème. En revanche, l'uvre des écrivains
contemporains est sujette à caution. Michael Hart du Projet
Gutenberg s'est entouré de copistes bénévoles
mais aussi d'une demi-douzaine de juristes gagnés à
sa cause qui interviennent dès qu'un problème se fait
pressant. Les problèmes de copyright entravent le développement
du projet :
"Nous sommes sans cesse assaillis de contestations et de menaces,
à propos de la date de l'édition que nous avons utilisée
pour récupérer le texte, ou des droits attachés
à une note en bas de page".
En France, l'ABU
s'est employée à numériser des textes anciens
tombés dans le domaine public : cela ne posait pas de problème
juridique ni commercial dans la mesure où plus personne ne
pouvant prétendre toucher de droits d'auteur à l'occasion
de cette nouvelle "publication". Cependant, Pierre Cubaud
et Eric Dubreucq se sont gardés de reproduire la mise en
page d'origine, car l'ABU risquait de se heurter à des problèmes
inédits de droits de reproduction. Les éditeurs sont
sur leurs gardes et attaquent dès qu'un faux pas est commis.
Ainsi Gallimard
s'est lancé dans le multimédia mais a très
vivement réagi quand un membre de l'ABU a numérisé
et affiché sur Internet les Exercices de style de
Raymond Queneau, texte qui n'est pas encore tombé dans le
domaine public. L'ouvrage a été immédiatement
retiré, mais ce dérapage a alerté la profession.
Ce commentaire de l'ordonnance de référé rendue
par le tribunal de grande instance de Paris, le 5 mai 1997, montre
l'étendue des responsabilités en cas de " contrefaçon
" :
"Après les ordonnances rendues le 14 août 1996,
voici une nouvelle fois reconnu le droit d'auteur sur l'Internet.
A la suite d'un constat effectué par un agent assermenté
de l'Agence pour la Protection des Programmes (APP), le tribunal
de grande instance de Paris a, par ordonnance de référé
du 5 mai 1997, retenu la qualification de contrefaçon concernant
des poèmes protégés par le droit d'auteur diffusés
sur un site Internet.
Il s'agit en l'espèce de poèmes de Raymond Queneau
que Christian L. a numérisés et reproduit sur sa page
Web, hébergée sur le site Mygale, sans avoir obtenu
l'autorisation préalable des Editions Gallimard, cessionnaires
des droits de reproduction et de représentation de l'uvre,
et en violation des droits moraux et patrimoniaux appartenant à
Jean-Marie Queneau, fils de Raymond Queneau.
Jean-Marie Queneau assigne donc Christian L. en tant qu'auteur du
site litigieux, l'Université Paris VIII, l'association Mygale
et Frédéric C. (son créateur) en tant qu'hébergeants
du site, devant le juge des référés pour contrefaçon.
Le Président Gomez a d'abord reconnu le bien fondé
du recours aux agents assermentés de l'APP par Jean-Marie
Queneau et a ensuite qualifié les faits de contrefaçon.
Il constate enfin que le trouble a cessé et interdit sous
astreinte aux défendeurs de mettre des uvres de Raymond
Queneau sur l'Internet. Il condamne Christian L. à 1 franc
symbolique à titre de dommages-intérêts et à
payer les dépens."
Tout bibliothécaire numérique devra désormais
réviser son arithmétique du copyright pour ne pas
encourir les poursuites des ayants-droits. Depuis l'établissement
du droit d'auteur en 1791, qui était alors limité
à dix ans, la législation française a étendu
la durée de protection de façon continue. Cette période
a été étendue à vingt ans en 1810, à
trente en 1854, et à cinquante en 1866. En 1957, elle était
de cinquante ans après le décès du créateur.
À la suite d'une directive européenne adoptée
en France en 1997, cette durée a été étendue
à soixante-dix ans ; elle vient d'être portée
à quatre-vingt-quinze ans aux États-Unis avec l'adoption
du Digital Millenium Copyright Act .
Les numériseurs et diffuseurs de littérature prennent
donc largement leurs précautions : "Pour faire suite
à une demande d'une société de gestion de droits
d'auteurs et dans le but de ne pas léser leurs droits patrimoniaux
d'éventuels héritiers d'auteurs, en application des
articles L 123-1 nouveau, 123-8, 123-9 et 123-10 du Code de la propriété
intellectuelle", la Bibliothèque électronique
de Lisieux a retiré de son catalogue "un certain nombre
de textes d'auteurs à tort réputés du domaine
public" :
"Nous appliquerons dorénavant un principe de précaution
systématique (et quelque peu stupide) dans le choix des auteurs
et des textes que nous souhaitons présenter sur le site :
ne seront sélectionnés que les auteurs réputés
morts depuis 86 ans [(70 ans + 1 an = art. L123-1) + (6 ans + xxx
jours = art. L123-8) + (8 ans + xxx jours = art. L123-9)]".
Dans une moindre
mesure, les bibliothèques électroniques ont parfois
mauvaise presse lorsqu'un lecteur relève une coquille dans
un texte numérisé. Les textes littéraires qui
ont les faveurs du public, tels que les poèmes de Baudelaire
ou de Rimbaud, sont copiés / collés d'une page personnelle
à l'autre et donc colportés sans contrôle du
contenu. Ces à-peu-près, fustigés à
juste titre par les défenseurs de l'orthodoxie du texte,
ont dévalorisé l'ensemble d'une production à
laquelle est pourtant apporté le plus grand soin. C'est l'une
des raisons qui explique le dédain de plusieurs institutions
traditionnelles de la littérature à l'égard
du web littéraire. Les sites proposant des anthologies numérisées
par quelques poignées de passionnés n'avaient pour
légitimité que celle qu'ils ont su (ou non) se construire
peu à peu. C'est ainsi qu'est apparue la question de la légitimation
du contenu numérique littéraire, et plus généralement
celle de la légitimation de l'Internet littéraire
dans son ensemble.
Des institutions
ont souhaité y remédier. Ainsi, Arlette Attali de
l'INALF se demande "quelle confiance peut-on accorder à
des éditeurs virtuels qui diffusent des textes gratuitement
?" dans la mesure où "face à ces difficultés,
à notre connaissance, il n'existe sur la Toile aucun outil,
aucun guide qui donne à l'internaute [..] des critères
pour juger de la validité, de l'intégrité de
cette ressource". La conclusion est prévisible : "D'où
la nécessité qui s'est imposée à nous
d'essayer de combler ce manque. C'est dans ce but que nous est venue
l'idée de réaliser ce catalogue critique". C'est
ainsi qu'a été légitimé la création
en 1999 du Catalogue critique des ressources textuelles sur Internet
(CCRTI). C'est un bel effort de la part de l'Institut national de
la Langue française mais il a malheureusement été
de courte durée puisque le dernier ajout date déjà
de mars 2002. Ce catalogue institutionnel avorté (11 sites
pour le XIXe siècle, 9 pour le XXe) montre que la mobilisation
de l'INALF répond peut-être davantage à une
vaine application du droit de préhension qu'à une
réelle volonté de tri sur la Toile.
Conclusion
de la première partie
Le web, support
virtuel malléable caractérisé par son infinité,
sa simultanéité et sa pérennité, se
prête donc idéalement bien à la mise à
disposition du patrimoine littéraire (et plus généralement
écrit) de l'Humanité. La perspective de jouissance
commune d'efforts individuels est propre à l'Internet et
a généré de nombreuses initiatives issues du
monde entier, qui contribuent à l'avancement du "bien
commun mondial", selon l'expression de Philippe Quéau
. D'abord tâtonnants, les fondateurs des bibliothèques
numériques, tant institutionnels que particuliers, ont su
s'adapter aux progrès exponentiels des NTIC et à la
cartographie fluctuante des textes numérisés disponibles.
Une véritable logique de réseau s'est imposée
aux bibliothécaires numériques, qui ont eu l'heureuse
idée de passer outre les clivages entre officiels et officieux
pour faire uvre commune :
"Les responsables informatiques de la Bibliothèque nationale
de France se sentent proches des préoccupations de l'association.
Yannick Maignien, chargé du programme de numérisation
de la BDF, regarde ces amateurs avec bienveillance : 'ABU fait un
travail intéressant de diffusion de documents rares... Quand
on sait qu'Internet est anglophone à 99 %, c'est très
appréciable'."
La problématique "bien connue" énoncée
par Arlette Attali dans la présentation du CCRTI, "à
savoir celle de la prolifération d'adresses de sites diffusant
des textes littéraires francophones tombés dans le
domaine public, en accès libre et gratuit sur la Toile et
facilement téléchargeables sur un micro", doit
donc être traitée dans une approche résolument
orientée vers l'esprit de réseau et non basée
sur la logique de préhension institutionnelle.
La défense
et l'illustration de la langue française en ligne est désormais
la bannière sous laquelle se rassemblent nombre d'acteurs
de l'Internet littéraire. Si l'objectif est évident
pour tous, beaucoup divergent cependant sur les moyens d'y arriver,
notamment ceux dont les intérêts vont à l'encontre
de la diffusion de textes sous copyright. Pour parvenir à
un équilibre mature, il faudra donc parvenir à un
modèle juridique clair et approprié au support numérique
ainsi que qu'à des garanties de préservation des uvres
- condition sine qua non de la mise en ligne des plus récentes.
SUITE
B. Les expérimentations littéraires
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