elores.com - Mémoire de maîtrise de lettres modernes

Mémoire rédigé par Elodie Ressouches.
Contact : elodii@yahoo.fr

Introduction

1 - Internet ouvre des horizons aux institutions littéraires
   A. Les bibliothèques numériques   
   B. Les expérimentations littéraires
   C. La centration sur le lecteur

2 - Les acteurs traditionnels résistent
aux NTIC
   A. Des sites web à la mode "papier"
   B. L'échec du livre électronique
   C. Le semi échec de l'édition électronique

3 - Un champ littéraire numérique
est-il en devenir ?
   A. Un champ recentré sur l'écriture :
   l'auteur exposé
   B. Un champ recentré sur les relations    littéraires : l'auteur retrouvé

   C. Un champ recentré sur le littéraire :    institution versus réseau

Conclusion
Bibliographie
Webographie
Lexique


Recensé par l'Infothèque francophone de l'Agence universitaire de la Francophonie.


Conseillé par le centre "Hubert de Phalèse" (Sorbonne nouvelle - Paris 3).

Cité par Etienne Mineur dans "Le point sur les papiers électroniques" (01.08.2007).

Cité par François Bon dans "L'Internet comme fosse à bitume" (17.02.2007).
 


B
. Les expérimentations littéraires

le web en tant que support numérique qui favorise
l'hypertexte, le multimédia et le travail en réseau

Le numérique est une forme de représentation. Numériser consiste à représenter des informations (texte, image, son, mais aussi tension électrique ou température…) sous forme de suites de bits, c'est-à-dire de 0 et de 1.
Le premier bénéfice de la numérisation est la finesse de traitement de l'information. Les opérations numériques sont rigoureuses et les signaux "robustes" : ils peuvent donc être copiés sans perte. Il est possible de faire des copies de copies sans perte de qualité. Le numérique permet aussi de corriger les erreurs de saisie et d'effectuer des traitements de données complexes .
Dans le domaine de l'écrit, les bénéfices de la numérisation tiennent essentiellement aux fonctions de recherche. Le texte, en tant que chaîne de caractères, est un espace codifié où un moteur de recherche informatique peut comparer une suite donnée avec l'ensemble du document dans le but de trouver des occurrences.

Sur Internet, le numérique a provoqué l'émergence de deux phénomènes spécifiques : le multimédia et les liens hypertextuels. D'après le dictionnaire Le Robert, le premier mot est apparu en 1980 et le second en 1965, mais ne s'est répandu que vers 1988. Si ces termes sont d'un usage moderne, les principes qu'ils sous-tendent sont quant à eux bien plus anciens. Ainsi, la notion d'hypertexte avait déjà été évoquée pour les manuscrits de Marcel Proust. Dans les marges des pages, l'écrivain a en effet inscrit de multiples notes qui renvoient d'une section à l'autre. D'après Jacques Perru, A la Recherche du temps perdu constitue un hypertexte dans la mesure où "la rédaction du dernier volume Le Temps retrouvé est contemporaine de celle du premier Du Côté de chez Swann tandis que d'innombrables paperoles sous forme d'additions conduisent à une somme romanesque réalisée en la 'farcissant' de l'intérieur, selon un processus créateur de l'ordre de l'insertion et de l'arborescence" .

Dans un contexte plus contemporain, l'hypertexte et plus particulièrement les liens hypertextuels fournissent la condition sine qua non du fonctionnement du W-W-W, le world wide web. Ce mode de mise en œuvre du réseau est exécuté par des liens électroniques opérant du microweb (mise en relation d'unités à l'intérieur d'un même texte ou d'un même site) au macroweb (médiation entre des sites à travers l'ensemble du réseau). Les liens sont le ciment de la Toile. Ils sont créés par les bâtisseurs de sites qui deviennent pour un instant les architectes du réseau. L'écheveau des liens hypertextuels permet à l'internaute de naviguer à l'intérieur d'un site et d'un site à l'autre, indéfiniment. En un clic, l'hypertexte mène donc tout à la fois au plus "proche" (un autre mot dans le document en ligne consulté) comme au plus "lointain" (un site hébergé à l'autre bout du monde physique et aux antipodes de l'internaute et de sa culture) - toute notion de proxémie est toutefois à revisiter lorsqu'il s'agit du web !

Malgré le texte du terme "hypertexte", l'actualité des liens vaut tout autant pour un document visuel, sonore ou animé. On parle alors d'hypermédia. Le support numérique se prête extrêmement bien au multimédia. Comme nous l'avons vu plus haut, les riches apports du numérique en matière de médias relèguent l'analogique à la préhistoire technologique. Numériser un document et le traiter avec de fortes exigences qualitatives est devenu d'un abord très accessible. Il suffit pour cela de s'équiper en conséquence : un ordinateur, et selon le support travaillé un appareil-photo numérique, un caméscope numérique, un scanneur, un enregistreur mini-disc ou mp3. L'investissement financier que représente l'acquisition de ce matériel est désormais à la portée d'un public assez large. Il est également aisé de trouver sur Internet des logiciels gratuits ou à l'essai ainsi que des didacticiels pour l'exploiter au mieux.
Des expérimentateurs amateurs de littérature et de nouvelles technologies se sont donc très vite manifestés et ont proposé de consulter ou de participer à leurs pratiques - sur la Toile, il va de soi.
Tout ce qui fait appel au multimédia fonctionne avec de l'hypertextuel. Nous présenterons donc tout d'abord des œuvres hypertextuelles proprement dites, faites de texte, puis d'autres combinées avec le multimédia.

1. Les œuvres hypertextuelles

Une oeuvre hypertextuelle (OH) est un travail personnel ou une collection de contributions liées entre elles par des liens hypertextuels. Ces liens permettent de passer d'une contribution à une autre en fonction des aspects thématiques, sémantiques ou formels qui lient l'ensemble des contributions entre elles. La navigation dans le corpus est donc rarement unique et linéaire : elle dépend de la topologie des liens. L'œuvre est définie par la manière dont l'auteur ou l'architecte de l'œuvre collective établit cette topologie et construit le contenu. Une même page peut fournir plusieurs entrées, qui elles-mêmes en proposeront d'autres etc. Les œuvres hypertextuelles adoptent généralement une forme arborescente.
Plusieurs critères opèrent des distinctions entre les textes. Ils peuvent être l'œuvre d'un seul auteur ou de plusieurs. Pour le lecteur, le point d'entrée dans le corpus peut être unique ou multiple, prescrit ou déterminé au hasard. La topologie des liens détermine un type de navigation. S'ils sont formels, le lecteur aura par exemple le choix, à la fin d'un élément, entre un certain nombre de suites. S'ils sont sémantiques, la navigation s'appuiera sur des mots, des idées, des noms qui entreront en résonance avec une autre partie.

Le journaliste Yves Eudes distingue "trois grandes familles de sites d'écriture en ligne" . Les plus "modestes" sont des romans collectifs classiques : "à partir d'un premier chapitre rédigé par le maître des lieux, les internautes de passage viennent écrire la suite du récit" mais cette suite est linéaire.
Il discerne aussi "des projets plus ambitieux, qui ont adapté à la fiction la technique des liens hypertextes" : les romans en arborescence. Plusieurs histoires divergentes se développent à partir d'un tronc commun : "ce système, développé avec succès hors réseau, notamment sur CD-ROM […], est parfaitement adapté au World Wide Web, qui fonctionne entièrement sur le principe du lien".
Enfin, il évoque les auteurs qui utilisent l'hypertexte "pour enrichir leur roman d'une multitude de descriptions et de digressions, qui alourdiraient le récit si elles étaient incluses dans le corps du texte, mais qui proposent, en option, une masse de renseignements sur les lieux où se déroule l'histoire, son contexte historique, ou encore le passé des personnages". Vaisseaux brûlés de Renaud Camus relève de cette catégorie. Cette œuvre hypertextuelle constitue à la fois une édition très abondamment annotée sous forme d'hypertexte de P.A. et une version indéfiniment évolutive du même ouvrage qui lui-même est déjà composé pour une large part de notes et de notes à des notes. La complexité de Vaisseaux brûlés est montrée en creux à l'entrée du site :
"Note : les numérotations simples (9, 128, 714) désignent les paragraphes de P.A., texte originel de Vaisseaux brûlés.
Les numérotations complexes (1-3-1, 1-3-8-5-2-5-1, 417-1-1, 950-11-1-3-7) renvoient à Vaisseaux brûlés proprement dit, extension permanente de P.A."

En somme, pour Yves Eudes, "le véritable roman interactif, encore rarissime sur le réseau, devra être à la fois collectif et hypertextuel. Chaque branche du récit sera développée par un auteur différent". C'est dans cette direction que travaille le site Kafkaïens magazine.

Les Kafkaïens, animateurs du "magazine de la non-interactivité revendiquée" , développent le schème de l'œuvre hypertextuelle et proposent des variantes codifiées. L'une est un "Hypertexte à rôles" : les participants se donnent pour contrainte un scénario minimal et une liste de personnages qui sont attribués aux auteurs par tirage au sort. Basé sur le principe du jeu de rôles, l'hypertexte à rôles révoque l'idée d'un auteur architecte maîtrisant les tenants et les aboutissants du récit. Ce mode d'écriture fait coexister des voix et des volontés plurielles et annihile la conscience omnisciente du roman traditionnel. Dans l'hypertexte à rôles Le Bouclage, les auteurs ont soigneusement établi leur canevas pour exploiter la liberté que ce cadre leur donne en marge :
"Quelques idées permettent de donner un début et une fin à notre histoire. Entre les deux, nous fixons la topologie des liens (de manière assez élastique, il est vrai) pour proposer au lecteur de nombreux cheminements, mais tous cohérents avec le déroulé de notre histoire."

Les liens exploités sont de nature sémantique. Ils sont en général établis sur un mot qui renvoie à l'un des éléments du scénario ou sur le nom d'un des personnages : "le lien mène alors vers une contribution, traitant la scène de son point de vue". Le Bouclage s'appuie en outre sur quelques liens formels :
"nous avons au préalable décidé d'organiser notre OH en strates, et qu'un lien mène d'une strate vers une strate de niveau supérieur, à l'exception des liens utilisés pour le reconstitution de certains dialogues".

Ces captures d'écran montrent l'un des cheminements possibles à partir du point d'entrée unique de l'œuvre hypertextuelle. Dès le premier élément, cinq pistes sont offertes au lecteur. Pour l'exemple, nous avons sélectionné "la livreuse" :

i

suitei"ghiedzzas"

suitei"dont tu as, seule, le secret"

Comme le montre le schéma ci-dessus, la piste suivie s'évase en deux dès le premier clic. L'une des voies est sans issue, l'autre propose une suite unique. C'est une configuration parmi d'autres.

Le principal intérêt pour le lecteur réside dans la prise d'initiative qui lui est offerte. Contrairement aux romans traditionnels linéaires, il a tout loisir de créer sa propre lecture du texte en choisissant les entrées qui lui "parlent" le plus. Un roman hypertextuel élaboré serait en mesure de ménager une infinité de parcours de navigation et donc autant de versions de l'histoire.

Avec Non roman, l'"hyperécrivain en milieu urbain" Lucie de Boutiny a exploité l'hypertexte à des fins narratives.

De 1997 à 2000, Non a été diffusé sous forme de feuilleton sur le site Synesthésies. Il raconte la "cyber rencontre" d'un couple de trentenaires : Monsieur et Madame. Ce récit est décliné en "écrans" reliés par une trame de liens complexe. La particularité de ce roman tient aux changements d'angle qu'il induit. Selon le parcours effectué par le lecteur, les épisodes de l'histoire changent de tonalité. Un même texte, lu à la suite de tel ou tel enchaînement, peut exprimer une chose ou son contraire : "Il y a, par exemple, une scène de meurtre. Selon la route que l'on a empruntée pour y arriver, elle se présente comme le fantasme de l'un des personnages ou au contraire comme faisant partie de l'action" explique l'auteur. Comme le synthétise Sonia Bressler, le lecteur "décide de lire cette page selon tel angle : la méchanceté, la mauvaise humeur, la joie, etc." .
On pourrait compléter : le lecteur décide malgré lui d'aborder une page sous tel ou tel angle. Ses choix de parcours conscients dans Non déterminent involontairement un paysage narratif auquel est soumise son approche des faits.

D'autres expériences d'œuvres hypertextuelles ont connu un certain retentissement. Ainsi, l'autoproclamé "site arrogant et prétentieux qui ne fait rien comme tout le monde", Anacoluthe, a mis en ligne Apparitions inquiétantes.

L'auteur, Anne-Cécile Brandenbourger, a composé entre 1998 et 2000 les dix épisodes ou selon son propre terme "avatars" d'un work in progress. Apparitions inquiétantes est un feuilleton policier se déroulant dans un pays imaginaire qui ressemble à l'Amérique. On y trouve les motifs ordinaires du polar : meurtres, personnages troubles, suspense, sexe... Comme dans les exemples exposés ci-dessus, le roman possède un début unique qui au-delà se divise en fonction des choix effectués par le lecteur. Les égarés ont la possibilité de se repérer grâce à un "atlas des chemins" qui permet de vérifier ce qui est déjà lu et ce qui reste à découvrir. On trouve la même idée dans le site de Renaud Camus. Un "répertoire" énumère "les 999 paragraphes de P.A. qui sont la structure originelle des Vaisseaux et tous les paragraphes qui s'y agrègent, à mesure de leur élaboration".

Dans un récit, l'arborescence permet à l'auteur de placer de nombreuses idées. Dans Apparitions inquiétantes, Anne-Cécile Brandenbourger a néanmoins été confrontée à des tracas d'écriture à mesure que l'intrigue s'est épaissie. L'écriture est en effet singulièrement compliquée par les exigences de l'hypertexte :
"Sans avoir de plan précis, je dois m'en tenir à un scénario fixé dans ses grandes lignes. Il faut être libre de se laisser emporter par son inspiration, mais en même temps, je dois tout maîtriser, beaucoup plus que pour une oeuvre traditionnelle."

La difficulté d'exécution de l'hypertexte est soulignée de manière récurrente sur les sites et dans les articles qui l'évoquent. Yves Eudes affirme ainsi que "l'intrigue doit être entièrement conçue en fonction du traitement hypertexte : il faut prendre en compte par avance les suites possibles, placer des mots-clés qui s'imposeront comme points de départ de nouvelles branches et imaginer des passerelles 'horizontales', afin que les différentes histoires finissent par se rapprocher" .

L'article cité ci-dessus date de 1996. On est alors au tout début des premières expérimentations numérico-littéraires. Du côté des créateurs comme des critiques, la rhétorique adoptée est volontiers frondeuse : "Un nouveau genre littéraire est en train de naître sur Internet" affirme Eudes. "La littérature du XXIe siècle sortira-t-elle intacte de ce bouillonnement expérimental ?" s'interroge Florence Noiville . Les auteurs d'œuvres hypertextuelles font sécession avec la littérature traditionnelle et l'annoncent haut et fort par le biais de leur site et de leurs interviews. Dans l'édition du Monde du 1er décembre 1998, les fondateurs d'Anacoluthe invoquent "le dictionnaire", qui "dit qu'une 'anacoluthe' est une rupture ou une discontinuité dans la construction d'une phrase". Ces créateurs se sentent en rupture avec la tradition. Pourtant, ils se réclament d'une figure de style qui, sous ce nom, compte plus de deux siècles d'existence… Dans les sites et travaux initiés autour de 1995, plusieurs auteurs ont cherché avec ostentation à se démarquer de la littérature traditionnelle. Lucie de Boutiny affirme que "grâce au web, l'écriture se décloisonne. C'est peut-être l'occasion de régénérer la littérature française actuelle, fermée, élitiste, vieillotte, à bout de souffle" . En exergue de son Non roman, elle a tracé à gros traits le portrait de son "non visiteur" :
"Vous n'êtes pas prêts culturellement d'abandonner le livre papier, et lire sur un ordinateur qui est, le plus souvent, un poste de travail, ne vous incite pas à apprécier la littérature hypermédia.
Vous n'aimez absolument pas la sensation de digression permanente qui vous fait zapper de liens en liens. Vous trouvez cette lecture fragmentaire frustrante, et la juxtaposition textes / images vous paraît plus déroutante que profonde."

Un tel manichéisme prête aujourd'hui à sourire : Internet n'est plus le mouton à cinq pattes des premiers temps. L'ordinateur est devenu incontournable : François-Xavier Hussherr, directeur du département "Internet et Nouveaux Médias" de Médiamétrie, compare la croissance de l'Internet à une "révolution de velours en marche". Ce média est désormais inscrit dans les pratiques quotidiennes, il s'est fondu dans les secteurs professionnels, éducatif, administratif, artistique… Internet ne se résume plus à la dialectique "en être ou ne pas en être". Aujourd'hui, des propos tels que celui-ci paraissent très datés : "pour Lucie, le simple fait de choisir le support numérique et le réseau plutôt que de faire le tour des maisons d'édition est une prise de position forte, presque une rébellion" . Le web n'est plus l'étendard des "Modernes" et des iconoclastes. Cette régularisation de la nouveauté est d'ailleurs en germe dès 1996 :
"Dans le monde entier, des internautes épris de littérature utilisent le World Wide Web pour assouvir leur passion […]. Mais pas question pour eux de rester confinés dans les limites du roman traditionnel : la puissance et la souplesse du réseau offrent aux créateurs littéraires, confirmés ou débutants, des perspectives d'innovation illimitées. Les plus ambitieux ont ouvert un vaste chantier, où ils prétendent tout remettre en question : le style, le contenu, la structure narrative, les contours de l'œuvre, son mode de diffusion…"

Le verbe prétendre peut ici être entendu dans une double acception. Il souligne la volonté farouche des créateurs de renouveler la littérature : "Avoir la ferme intention de (avec la conscience d'en avoir le droit, le pouvoir)". Prétendre exprime aussi (et surtout) le scepticisme des observateurs : "Affirmer avec force ; oser donner pour certain sans nécessairement convaincre autrui [souligné par nous]".

Internet est peu à peu devenu un support autonome, exploité pour lui-même et non pour sa symbolique. Renaud Camus, qui a ressenti les limites du papier, dit avoir trouvé dans le web le support adéquat :
"Internet offre ce que j'ai toujours recherché, la simultanéité. C'est une idée qui m'a toujours obsédé. Elle est liée, sans doute à la forme de ma pensée qui rencontre des pattes d'oie, des Y, des difficultés à faire des choix. J'ai toujours essayé de publier deux textes en même temps, puis quatre, puis huit... Avec Internet, on n'est pas obligé de choisir entre tel ou tel développement. On peut les avoir simultanément."

Si le numérique et les liens hypertextuels ont offert un support providentiel aux auteurs dont la pensée fait des pattes d'oie, il apparaît cependant que le principe même de l'hypertexte n'est pas une nouveauté. Les auteurs que nous avons étudiés plus haut se réclament d'illustres antécédents :
"- Comment situez-vous ces recherches de littérature interactive dans l'histoire de la littérature ?
- Dans celles du roman d'avant garde du XXe siècle, par exemple. Les expériences des oulipiens, des lettristes, des surréalistes, des calligrammes d'Apollinaire."

La filiation des "hyperécrivains" demeure constante d'un commentateur à l'autre. Florence Noiville rapporte : "'Je suis sûre que Perec utiliserait le Web s'il était là aujourd'hui, s'enthousiasme une jeune romancière. Ça l'amuserait tellement !'". La journaliste évoque aussi "certains surréalistes et tous les maîtres en combinatoire, tel Raymond Roussel" . Enfin, cités à maintes reprises, Raymond Queneau et ses Mille milliards de poèmes sont les figures tutélaires de l'hypertexte - et ce même si l'ayant droit de l'écrivain coupe court à toute reproduction du texte sur Internet.

En matière de littérature, les œuvres hypertextuelles montrent nettement que l'Internet permet d'innover, de revisiter des formes classiques. Cependant, les multiples noms d'écrivains "classiques" cités à l'égard de l'hypertexte rappellent que le principe est ancien et que ceux qui le revisitent aujourd'hui ne renouvellent pas réellement la littérature. Ce constat est-il valable pour les œuvres multimédia ?

Les œuvres multimédia

"S'agissant de littérature, le mariage mots-images-musique-mouvement-interactivité... a de quoi séduire. On y verrait presque une traduction du vieux rêve de synesthésie baudelairienne : un lieu de correspondances où, par la magie des liens hypertexte, les couleurs, les sons et... les internautes se répondent."
Comme nous l'avions indiqué en ouverture, le multimédia repose sur le numérique et l'hypertexte. La plupart des auteurs qui ont exploité la fonction "lien" dans leurs recherches ont aussi employé le multimédia. On note tout de suite que l'usage de plusieurs modes d'expression au sein d'un document littéraire a déjà été fait - ou tout au moins rêvé, entre autres par Baudelaire, comme le rappelle Florence Noiville.

Avec Nadja, l'œuvre multimédia a été préfigurée par André Breton. L'iconographie du livre dépasse la fonction d'illustration du texte, "en reculant son point de fuite au-delà des limites ordinaires". Les photographies n'épuisent pas l'écrit. Au contraire, elles l'investissent d'une profondeur supplémentaire.
La confrontation de formules métaphoriques avec leur référent est à cet égard intéressante. Les mots rapportent les "yeux de fougère" de Nadja. Cette riche évocation est doublée d'une photo qui introduit un questionnement. Qu'ont-ils de la fougère, les yeux de Nadja ? Le lecteur marque un temps, regarde, relit, passe de l'un à l'autre : une densité naît de ce regard, de cette formule. Le point de fuite s'éloigne, on ne peut capter les "yeux de fougère". La photo prolonge la métaphore et réciproquement, elles se soutiennent mutuellement plutôt que de se compléter.

Avec des intentions similaires, les "cyber écrivains" ont exploité la vaste palette du numérique pour associer le texte à de l'image, fixe ou animée, du son, de l'animation. Dans Apparitions inquiétantes, les illustrations ont une double fonction. D'une part elles remplacent la description d'une chose ou d'un personnage et d'autre part elles enrichissent le texte d'informations que le lecteur est libre de consulter ou non. En cliquant sur une image, il accède à une phrase éphémère qui évoque la pensée furtive d'un personnage ou le souvenir d'un dialogue ancien :


i


En cliquant sur l'image qui borde le texte, l'écran ci-dessus s'affiche quelques secondes puis disparaît. Le procédé procure au lecteur volontaire une plongée brusque dans les pensées du personnage, un hors-champ qui peut éclairer la situation d'une toute autre manière.
La revue électronique chaoïd a initié de nombreuses actions et rencontres autour de la littérature multimédia, comme le colloque international " Le hors ", qui s'est tenu les 25 et 26 mars 2004 à l'université Toulouse-le Mirail. Ce colloque a pris place dans le cadre de la manifestation " Etant donné ", au sein d'une programmation mêlant avec spectacles, concerts, exposition et cycle de conférences en librairie.
Les spectacles, créés pour l'occasion, étaient la mise en espace des pièces littéraires mise en ligne dans la livraison n°7 de chaoïd :

L'hors s'inscrit dans l'invention web texte / image et multiplie les expériences multimédia.


Sommaire de chaoïd n°7

Le sommaire de la revue donne déjà une relecture de la table des matières. Au lieu d'une liste paginée d'articles, organisée selon une hiérarchie ou un format canonique, l'accueil animé propose une ronde d'entrées qui tournent et rompent en permanence l'ordre établi un instant plus tôt (la " fixité " du papier m'empêche de reproduire ce sommaire mouvant !).

Les accès aux articles se présentent sous la forme d'origamis virtuels cliquables. En passant le curseur de la souris sur l'un d'entre eux, le titre, la date, le nom de l'auteur et la nature du document apparaissent :

Cette pièce est une sorte de récitatif mis en musique et enregistré en public, que les auteurs ont filmé et transformé. Le bon lyrique constitue un objet littéraire pluriel qui s'adresse à un lecteur "multipistes" : il est à la fois texte et performance du texte.

chaoïd n°7 propose aussi Fiction acts de Lionel Ruffel et François-Xavier Tourot. Cette oeuvre exploite le multimédia en tant que multiplicateur de pistes d'un même objet littéraire. Comme le montre la copie d'écran ci-dessous, Fiction acts prend la forme d'une vidéo dont on voit le curseur et les commandes de défilement en bas de la fenêtre. Un haut-parleur montre la présence du son.

Cet objet diffuse son contenu par trois canaux. L'un est le texte écrit proprement dit, qui s'affiche intégralement par mot ou groupe de mots dans l'un des quatre rectangles de la fenêtre. Le deuxième est une voix masculine : l'apparition du texte est en synchronie avec sa production sonore. Le troisième est sur le mode visuel : des morceaux de films et des images fixes s'affichent dans un ou plusieurs des quatre espaces, en alternance avec le texte et du blanc :

Cet objet littéraire s'approche des synesthésies rêvées par Baudelaire :
"Comme des longs échos qui de loin se confondent,
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."
Autre article de chaoïd n°7,
"Pour une littérature audio" de Christophe Fiat prend la défense du son dans l'écrit. Il s'annonce en tant que membre d'une "génération d'écrivains qui ne sera pas lue mais entendue". Il constate que la voix est en général employée pour la recréation d'œuvres écrites sans qu'elle gagne en autonomie. Lorsque la voix exécute une simple lecture ou une récitation d'un texte, elle n'ouvre pas au son le champ de la littérature écrite. Christophe Fiat et chaoïd cherche "un champ où le jeu et le défi et les échanges et les passe-passe entre le livre cadré et le son puissent s'exprimer autrement que comme sortie du livre par le son, ou illustration du livre par le son, ou réduction du livre à une partition pour le son".

L'auteur envisage une littérature qui ne serait plus seulement un texte écrit "buttant contre les bornes du langage" mais "une invention sonore et écrite pour qui les bornes, toutes bornes liées au langage" ne seraient plus des limites mais des "seuils à dépasser".

chaoïd adopte pour mot d'ordre "être entendu plutôt que d'être lu mais surtout être entendu pour être lu". Cet enjeu éthique autant qu'esthétique demeure dans le champ du littéraire : "Notre parti pris reste la littérature sinon qu'il nous faut compter avec un nouveau hors texte et un nouveau hors livre".

Transition

Si l'hypertexte n'est pas foncièrement novateur dans le champ littéraire, si son principe est ancien et sa pratique illustrée depuis longtemps, Internet confère cependant aux œuvres hypertextuelles une dimension nouvelle. L'aspect technique de la mise en forme du texte est considérablement augmentée : la " magie des liens hypertexte " introduit une parfaite fluidité dans un texte, aussi développé et sinueux soit-il. Pour les œuvres collectives, le web a résolu les problèmes de logistique et fournit à l'initiateur du roman un vivier inépuisable de participants potentiels.

Nous pouvons tirer la même conclusion pour les œuvres multimédia : si le principe a déjà été matérialisé par des travaux antérieurs, le numérique révolutionne toutefois le champ des possibles et ouvre de nouveaux horizons à l'expression littéraire. Les tests de formes nouvelles et expressives ont très nettement progressé depuis les premières expérimentations des années 1995. Celles d'aujourd'hui, illustrées par chaoïd, sont à la fois un état des lieux de la littérature multimédia et une recherche théorique inscrite dans une réflexion multidisciplinaire (le colloque "L'hors" de 2004, mentionné ci-dessus, en est une manifestation). Comme à la "grande époque" des revues littéraires, dans la première moitié du XXe siècle, des défenses et illustrations éclosent. Ces positionnements, à la manière du "Pour la littérature audio" de Christophe Fiat, sont plus affinés que les rebellions des premiers auteurs "cyber". S'opposer de manière frontale à la littérature traditionnelle ne fait pas grand sens, dans la mesure où ces écrivains se réclament malgré tout de la veine littéraire. En la déclarant "fermée, élitiste, vieillotte, à bout de souffle", le manichéisme de certains créateurs a braqué les tenants de la littérature papier et n'ont guère favorisé l'image des Belles-Lettres revisitées par les nouvelles technologies. Aujourd'hui, les porteurs et les théoriciens de la littérature "cyber" ont la difficile tâche de se créer une voie (voix) originale. Une certaine maturité et la retombée de l'effet de nouveauté laissent envisager avec plus de sérénité et de profondeur les authentiques recherches. Les engouements et les réquisitoires dont ces innovations ont été les objets dérivent du "jeu institutionnel" décrit par Jacques Dubois :
"Toutes [les académies littéraires] ont plus ou moins en commun pour effet de convertir le jeu institutionnel en processus régulateurs envers lesquels la littérature de création ne peut qu'être portée à entrer en opposition."

Destinée à la littérature traditionnelle, cet état de fait s'applique tout aussi bien au domaine web. Cette "littérature de création" est en effet entrée en opposition avec l'institutionnel et a connu un sort aussi contrasté que possible. Elle a été ignorée part les institutions traditionnelles et a connu dans le même temps les honneurs des médias - mais de manière temporaire seulement (1996 / 1999) et seuls quelques auteurs en ont profité.

SUITE   C. La centration sur le lecteur