|
B.
Les expérimentations littéraires
le
web en tant que support numérique qui favorise
l'hypertexte, le multimédia et le travail en réseau
Le numérique
est une forme de représentation. Numériser consiste
à représenter des informations (texte, image, son,
mais aussi tension électrique ou température
)
sous forme de suites de bits, c'est-à-dire de 0 et de 1.
Le premier bénéfice de la numérisation est
la finesse de traitement de l'information. Les opérations
numériques sont rigoureuses et les signaux "robustes"
: ils peuvent donc être copiés sans perte. Il est possible
de faire des copies de copies sans perte de qualité. Le numérique
permet aussi de corriger les erreurs de saisie et d'effectuer des
traitements de données complexes .
Dans le domaine de l'écrit, les bénéfices de
la numérisation tiennent essentiellement aux fonctions de
recherche. Le texte, en tant que chaîne de caractères,
est un espace codifié où un moteur de recherche informatique
peut comparer une suite donnée avec l'ensemble du document
dans le but de trouver des occurrences.
Sur Internet,
le numérique a provoqué l'émergence de deux
phénomènes spécifiques : le multimédia
et les liens hypertextuels. D'après le dictionnaire Le Robert,
le premier mot est apparu en 1980 et le second en 1965, mais ne
s'est répandu que vers 1988. Si ces termes sont d'un usage
moderne, les principes qu'ils sous-tendent sont quant à eux
bien plus anciens. Ainsi, la notion d'hypertexte avait déjà
été évoquée pour les manuscrits de Marcel
Proust. Dans les marges des pages, l'écrivain a en effet
inscrit de multiples notes qui renvoient d'une section à
l'autre. D'après Jacques Perru, A la Recherche du temps perdu
constitue un hypertexte dans la mesure où "la rédaction
du dernier volume Le Temps retrouvé est contemporaine de
celle du premier Du Côté de chez Swann tandis que d'innombrables
paperoles sous forme d'additions conduisent à une somme romanesque
réalisée en la 'farcissant' de l'intérieur,
selon un processus créateur de l'ordre de l'insertion et
de l'arborescence" .
Dans un contexte
plus contemporain, l'hypertexte et plus particulièrement
les liens hypertextuels fournissent la condition sine qua non du
fonctionnement du W-W-W, le world wide web. Ce mode de mise en uvre
du réseau est exécuté par des liens électroniques
opérant du microweb (mise en relation d'unités à
l'intérieur d'un même texte ou d'un même site)
au macroweb (médiation entre des sites à travers l'ensemble
du réseau). Les liens sont le ciment de la Toile. Ils sont
créés par les bâtisseurs de sites qui deviennent
pour un instant les architectes du réseau. L'écheveau
des liens hypertextuels permet à l'internaute de naviguer
à l'intérieur d'un site et d'un site à l'autre,
indéfiniment. En un clic, l'hypertexte mène donc tout
à la fois au plus "proche" (un autre mot dans le
document en ligne consulté) comme au plus "lointain"
(un site hébergé à l'autre bout du monde physique
et aux antipodes de l'internaute et de sa culture) - toute notion
de proxémie est toutefois à revisiter lorsqu'il s'agit
du web !
Malgré
le texte du terme "hypertexte", l'actualité des
liens vaut tout autant pour un document visuel, sonore ou animé.
On parle alors d'hypermédia. Le support numérique
se prête extrêmement bien au multimédia. Comme
nous l'avons vu plus haut, les riches apports du numérique
en matière de médias relèguent l'analogique
à la préhistoire technologique. Numériser un
document et le traiter avec de fortes exigences qualitatives est
devenu d'un abord très accessible. Il suffit pour cela de
s'équiper en conséquence : un ordinateur, et selon
le support travaillé un appareil-photo numérique,
un caméscope numérique, un scanneur, un enregistreur
mini-disc ou mp3. L'investissement financier que représente
l'acquisition de ce matériel est désormais à
la portée d'un public assez large. Il est également
aisé de trouver sur Internet des logiciels gratuits ou à
l'essai ainsi que des didacticiels pour l'exploiter au mieux.
Des expérimentateurs amateurs de littérature et de
nouvelles technologies se sont donc très vite manifestés
et ont proposé de consulter ou de participer à leurs
pratiques - sur la Toile, il va de soi.
Tout ce qui fait appel au multimédia fonctionne avec de l'hypertextuel.
Nous présenterons donc tout d'abord des uvres hypertextuelles
proprement dites, faites de texte, puis d'autres combinées
avec le multimédia.
1. Les uvres
hypertextuelles
Une oeuvre hypertextuelle
(OH) est un travail personnel ou une collection de contributions
liées entre elles par des liens hypertextuels. Ces liens
permettent de passer d'une contribution à une autre en fonction
des aspects thématiques, sémantiques ou formels qui
lient l'ensemble des contributions entre elles. La navigation dans
le corpus est donc rarement unique et linéaire : elle dépend
de la topologie des liens. L'uvre est définie par la
manière dont l'auteur ou l'architecte de l'uvre collective
établit cette topologie et construit le contenu. Une même
page peut fournir plusieurs entrées, qui elles-mêmes
en proposeront d'autres etc. Les uvres hypertextuelles adoptent
généralement une forme arborescente.
Plusieurs critères opèrent des distinctions entre
les textes. Ils peuvent être l'uvre d'un seul auteur
ou de plusieurs. Pour le lecteur, le point d'entrée dans
le corpus peut être unique ou multiple, prescrit ou déterminé
au hasard. La topologie des liens détermine un type de navigation.
S'ils sont formels, le lecteur aura par exemple le choix, à
la fin d'un élément, entre un certain nombre de suites.
S'ils sont sémantiques, la navigation s'appuiera sur des
mots, des idées, des noms qui entreront en résonance
avec une autre partie.
Le journaliste
Yves Eudes distingue "trois grandes familles de sites d'écriture
en ligne" . Les plus "modestes" sont des romans collectifs
classiques : "à partir d'un premier chapitre rédigé
par le maître des lieux, les internautes de passage viennent
écrire la suite du récit" mais cette suite est
linéaire.
Il discerne aussi "des projets plus ambitieux, qui ont adapté
à la fiction la technique des liens hypertextes" : les
romans en arborescence. Plusieurs histoires divergentes se développent
à partir d'un tronc commun : "ce système, développé
avec succès hors réseau, notamment sur CD-ROM [
],
est parfaitement adapté au World Wide Web, qui fonctionne
entièrement sur le principe du lien".
Enfin, il évoque les auteurs qui utilisent l'hypertexte "pour
enrichir leur roman d'une multitude de descriptions et de digressions,
qui alourdiraient le récit si elles étaient incluses
dans le corps du texte, mais qui proposent, en option, une masse
de renseignements sur les lieux où se déroule l'histoire,
son contexte historique, ou encore le passé des personnages".
Vaisseaux brûlés de Renaud Camus relève
de cette catégorie. Cette uvre hypertextuelle constitue
à la fois une édition très abondamment annotée
sous forme d'hypertexte de P.A. et une version indéfiniment
évolutive du même ouvrage qui lui-même est déjà
composé pour une large part de notes et de notes à
des notes. La complexité de Vaisseaux brûlés
est montrée en creux à l'entrée du site :
"Note : les numérotations simples (9, 128, 714) désignent
les paragraphes de P.A., texte originel de Vaisseaux brûlés.
Les numérotations complexes (1-3-1, 1-3-8-5-2-5-1, 417-1-1,
950-11-1-3-7) renvoient à Vaisseaux brûlés proprement
dit, extension permanente de P.A."
En somme, pour
Yves Eudes, "le véritable roman interactif, encore rarissime
sur le réseau, devra être à la fois collectif
et hypertextuel. Chaque branche du récit sera développée
par un auteur différent". C'est dans cette direction
que travaille le site Kafkaïens magazine.
Les Kafkaïens,
animateurs du "magazine de la non-interactivité revendiquée"
, développent le schème de l'uvre hypertextuelle
et proposent des variantes codifiées. L'une est un "Hypertexte
à rôles" : les participants se donnent pour contrainte
un scénario minimal et une liste de personnages qui sont
attribués aux auteurs par tirage au sort. Basé sur
le principe du jeu de rôles, l'hypertexte à rôles
révoque l'idée d'un auteur architecte maîtrisant
les tenants et les aboutissants du récit. Ce mode d'écriture
fait coexister des voix et des volontés plurielles et annihile
la conscience omnisciente du roman traditionnel. Dans l'hypertexte
à rôles Le Bouclage, les auteurs ont soigneusement
établi leur canevas pour exploiter la liberté que
ce cadre leur donne en marge :
"Quelques idées permettent de donner un début
et une fin à notre histoire. Entre les deux, nous fixons
la topologie des liens (de manière assez élastique,
il est vrai) pour proposer au lecteur de nombreux cheminements,
mais tous cohérents avec le déroulé de notre
histoire."
Les liens exploités
sont de nature sémantique. Ils sont en général
établis sur un mot qui renvoie à l'un des éléments
du scénario ou sur le nom d'un des personnages : "le
lien mène alors vers une contribution, traitant la scène
de son point de vue". Le Bouclage s'appuie en outre sur quelques
liens formels :
"nous avons au préalable décidé d'organiser
notre OH en strates, et qu'un lien mène d'une strate vers
une strate de niveau supérieur, à l'exception des
liens utilisés pour le reconstitution de certains dialogues".
Ces captures
d'écran montrent l'un des cheminements possibles à
partir du point d'entrée unique de l'uvre hypertextuelle.
Dès le premier élément, cinq pistes sont offertes
au lecteur. Pour l'exemple, nous avons sélectionné
"la livreuse" :

i

suitei"ghiedzzas"

suitei"dont
tu as, seule, le secret"

Comme
le montre le schéma ci-dessus, la piste suivie s'évase
en deux dès le premier clic. L'une des voies est sans issue,
l'autre propose une suite unique. C'est une configuration parmi
d'autres.
Le principal
intérêt pour le lecteur réside dans la prise
d'initiative qui lui est offerte. Contrairement aux romans traditionnels
linéaires, il a tout loisir de créer sa propre lecture
du texte en choisissant les entrées qui lui "parlent"
le plus. Un roman hypertextuel élaboré serait en mesure
de ménager une infinité de parcours de navigation
et donc autant de versions de l'histoire.
Avec Non roman,
l'"hyperécrivain en milieu urbain" Lucie de Boutiny
a exploité l'hypertexte à des fins narratives.

De 1997 à
2000, Non a été diffusé sous forme de
feuilleton sur le site Synesthésies. Il raconte la "cyber
rencontre" d'un couple de trentenaires : Monsieur et Madame.
Ce récit est décliné en "écrans"
reliés par une trame de liens complexe. La particularité
de ce roman tient aux changements d'angle qu'il induit. Selon le
parcours effectué par le lecteur, les épisodes de
l'histoire changent de tonalité. Un même texte, lu
à la suite de tel ou tel enchaînement, peut exprimer
une chose ou son contraire : "Il y a, par exemple, une scène
de meurtre. Selon la route que l'on a empruntée pour y arriver,
elle se présente comme le fantasme de l'un des personnages
ou au contraire comme faisant partie de l'action" explique
l'auteur. Comme le synthétise Sonia Bressler, le lecteur
"décide de lire cette page selon tel angle : la méchanceté,
la mauvaise humeur, la joie, etc." .
On pourrait compléter : le lecteur décide malgré
lui d'aborder une page sous tel ou tel angle. Ses choix de parcours
conscients dans Non déterminent involontairement un paysage
narratif auquel est soumise son approche des faits.
D'autres expériences
d'uvres hypertextuelles ont connu un certain retentissement.
Ainsi, l'autoproclamé "site arrogant et prétentieux
qui ne fait rien comme tout le monde", Anacoluthe, a mis en
ligne Apparitions inquiétantes.

L'auteur, Anne-Cécile
Brandenbourger, a composé entre 1998 et 2000 les dix épisodes
ou selon son propre terme "avatars" d'un work in progress.
Apparitions inquiétantes est un feuilleton policier se déroulant
dans un pays imaginaire qui ressemble à l'Amérique.
On y trouve les motifs ordinaires du polar : meurtres, personnages
troubles, suspense, sexe... Comme dans les exemples exposés
ci-dessus, le roman possède un début unique qui au-delà
se divise en fonction des choix effectués par le lecteur.
Les égarés ont la possibilité de se repérer
grâce à un "atlas des chemins" qui permet
de vérifier ce qui est déjà lu et ce qui reste
à découvrir. On trouve la même idée dans
le site de Renaud Camus. Un "répertoire" énumère
"les 999 paragraphes de P.A. qui sont la structure originelle
des Vaisseaux et tous les paragraphes qui s'y agrègent,
à mesure de leur élaboration".
Dans un récit,
l'arborescence permet à l'auteur de placer de nombreuses
idées. Dans Apparitions inquiétantes, Anne-Cécile
Brandenbourger a néanmoins été confrontée
à des tracas d'écriture à mesure que l'intrigue
s'est épaissie. L'écriture est en effet singulièrement
compliquée par les exigences de l'hypertexte :
"Sans avoir de plan précis, je dois m'en tenir à
un scénario fixé dans ses grandes lignes. Il faut
être libre de se laisser emporter par son inspiration, mais
en même temps, je dois tout maîtriser, beaucoup plus
que pour une oeuvre traditionnelle."
La difficulté
d'exécution de l'hypertexte est soulignée de manière
récurrente sur les sites et dans les articles qui l'évoquent.
Yves Eudes affirme ainsi que "l'intrigue doit être entièrement
conçue en fonction du traitement hypertexte : il faut prendre
en compte par avance les suites possibles, placer des mots-clés
qui s'imposeront comme points de départ de nouvelles branches
et imaginer des passerelles 'horizontales', afin que les différentes
histoires finissent par se rapprocher" .
L'article cité
ci-dessus date de 1996. On est alors au tout début des premières
expérimentations numérico-littéraires. Du côté
des créateurs comme des critiques, la rhétorique adoptée
est volontiers frondeuse : "Un nouveau genre littéraire
est en train de naître sur Internet" affirme Eudes. "La
littérature du XXIe siècle sortira-t-elle intacte
de ce bouillonnement expérimental ?" s'interroge Florence
Noiville . Les auteurs d'uvres hypertextuelles font sécession
avec la littérature traditionnelle et l'annoncent haut et
fort par le biais de leur site et de leurs interviews. Dans l'édition
du Monde du 1er décembre 1998, les fondateurs d'Anacoluthe
invoquent "le dictionnaire", qui "dit qu'une 'anacoluthe'
est une rupture ou une discontinuité dans la construction
d'une phrase". Ces créateurs se sentent en rupture avec
la tradition. Pourtant, ils se réclament d'une figure de
style qui, sous ce nom, compte plus de deux siècles d'existence
Dans les sites et travaux initiés autour de 1995, plusieurs
auteurs ont cherché avec ostentation à se démarquer
de la littérature traditionnelle. Lucie de Boutiny affirme
que "grâce au web, l'écriture se décloisonne.
C'est peut-être l'occasion de régénérer
la littérature française actuelle, fermée,
élitiste, vieillotte, à bout de souffle" . En
exergue de son Non roman, elle a tracé à gros traits
le portrait de son "non visiteur" :
"Vous n'êtes pas prêts culturellement d'abandonner
le livre papier, et lire sur un ordinateur qui est, le plus souvent,
un poste de travail, ne vous incite pas à apprécier
la littérature hypermédia.
Vous n'aimez absolument pas la sensation de digression permanente
qui vous fait zapper de liens en liens. Vous trouvez cette lecture
fragmentaire frustrante, et la juxtaposition textes / images vous
paraît plus déroutante que profonde."
Un tel manichéisme
prête aujourd'hui à sourire : Internet n'est plus le
mouton à cinq pattes des premiers temps. L'ordinateur est
devenu incontournable : François-Xavier Hussherr, directeur
du département "Internet et Nouveaux Médias"
de Médiamétrie, compare la croissance de l'Internet
à une "révolution de velours en marche".
Ce média est désormais inscrit dans les pratiques
quotidiennes, il s'est fondu dans les secteurs professionnels, éducatif,
administratif, artistique
Internet ne se résume plus
à la dialectique "en être ou ne pas en être".
Aujourd'hui, des propos tels que celui-ci paraissent très
datés : "pour Lucie, le simple fait de choisir le support
numérique et le réseau plutôt que de faire le
tour des maisons d'édition est une prise de position forte,
presque une rébellion" . Le web n'est plus l'étendard
des "Modernes" et des iconoclastes. Cette régularisation
de la nouveauté est d'ailleurs en germe dès 1996 :
"Dans le monde entier, des internautes épris de littérature
utilisent le World Wide Web pour assouvir leur passion [
].
Mais pas question pour eux de rester confinés dans les limites
du roman traditionnel : la puissance et la souplesse du réseau
offrent aux créateurs littéraires, confirmés
ou débutants, des perspectives d'innovation illimitées.
Les plus ambitieux ont ouvert un vaste chantier, où ils prétendent
tout remettre en question : le style, le contenu, la structure narrative,
les contours de l'uvre, son mode de diffusion
"
Le verbe prétendre
peut ici être entendu dans une double acception. Il souligne
la volonté farouche des créateurs de renouveler la
littérature : "Avoir la ferme intention de (avec la
conscience d'en avoir le droit, le pouvoir)". Prétendre
exprime aussi (et surtout) le scepticisme des observateurs : "Affirmer
avec force ; oser donner pour certain sans nécessairement
convaincre autrui [souligné par nous]".
Internet est
peu à peu devenu un support autonome, exploité pour
lui-même et non pour sa symbolique. Renaud Camus, qui a ressenti
les limites du papier, dit avoir trouvé dans le web le support
adéquat :
"Internet offre ce que j'ai toujours recherché, la simultanéité.
C'est une idée qui m'a toujours obsédé. Elle
est liée, sans doute à la forme de ma pensée
qui rencontre des pattes d'oie, des Y, des difficultés à
faire des choix. J'ai toujours essayé de publier deux textes
en même temps, puis quatre, puis huit... Avec Internet, on
n'est pas obligé de choisir entre tel ou tel développement.
On peut les avoir simultanément."
Si le numérique
et les liens hypertextuels ont offert un support providentiel aux
auteurs dont la pensée fait des pattes d'oie, il apparaît
cependant que le principe même de l'hypertexte n'est pas une
nouveauté. Les auteurs que nous avons étudiés
plus haut se réclament d'illustres antécédents
:
"- Comment situez-vous ces recherches de littérature
interactive dans l'histoire de la littérature ?
- Dans celles du roman d'avant garde du XXe siècle, par exemple.
Les expériences des oulipiens, des lettristes, des surréalistes,
des calligrammes d'Apollinaire."
La filiation
des "hyperécrivains" demeure constante d'un commentateur
à l'autre. Florence Noiville rapporte : "'Je suis sûre
que Perec utiliserait le Web s'il était là aujourd'hui,
s'enthousiasme une jeune romancière. Ça l'amuserait
tellement !'". La journaliste évoque aussi "certains
surréalistes et tous les maîtres en combinatoire, tel
Raymond Roussel" . Enfin, cités à maintes reprises,
Raymond Queneau et ses Mille milliards de poèmes sont les
figures tutélaires de l'hypertexte - et ce même si
l'ayant droit de l'écrivain coupe court à toute reproduction
du texte sur Internet.
En matière
de littérature, les uvres hypertextuelles montrent
nettement que l'Internet permet d'innover, de revisiter des formes
classiques. Cependant, les multiples noms d'écrivains "classiques"
cités à l'égard de l'hypertexte rappellent
que le principe est ancien et que ceux qui le revisitent aujourd'hui
ne renouvellent pas réellement la littérature. Ce
constat est-il valable pour les uvres multimédia ?
Les uvres
multimédia
"S'agissant
de littérature, le mariage mots-images-musique-mouvement-interactivité...
a de quoi séduire. On y verrait presque une traduction du
vieux rêve de synesthésie baudelairienne : un lieu
de correspondances où, par la magie des liens hypertexte,
les couleurs, les sons et... les internautes se répondent."
Comme nous l'avions indiqué en ouverture, le multimédia
repose sur le numérique et l'hypertexte. La plupart des auteurs
qui ont exploité la fonction "lien" dans leurs
recherches ont aussi employé le multimédia. On note
tout de suite que l'usage de plusieurs modes d'expression au sein
d'un document littéraire a déjà été
fait - ou tout au moins rêvé, entre autres par Baudelaire,
comme le rappelle Florence Noiville.
Avec Nadja,
l'uvre multimédia a été préfigurée
par André Breton. L'iconographie du livre dépasse
la fonction d'illustration du texte, "en reculant son point
de fuite au-delà des limites ordinaires". Les photographies
n'épuisent pas l'écrit. Au contraire, elles l'investissent
d'une profondeur supplémentaire.
La confrontation de formules métaphoriques avec leur référent
est à cet égard intéressante. Les mots rapportent
les "yeux de fougère" de Nadja. Cette riche évocation
est doublée d'une photo qui introduit un questionnement.
Qu'ont-ils de la fougère, les yeux de Nadja ? Le lecteur
marque un temps, regarde, relit, passe de l'un à l'autre
: une densité naît de ce regard, de cette formule.
Le point de fuite s'éloigne, on ne peut capter les "yeux
de fougère". La photo prolonge la métaphore et
réciproquement, elles se soutiennent mutuellement plutôt
que de se compléter.
Avec des intentions
similaires, les "cyber écrivains" ont exploité
la vaste palette du numérique pour associer le texte à
de l'image, fixe ou animée, du son, de l'animation. Dans
Apparitions inquiétantes, les illustrations ont une double
fonction. D'une part elles remplacent la description d'une chose
ou d'un personnage et d'autre part elles enrichissent le texte d'informations
que le lecteur est libre de consulter ou non. En cliquant sur une
image, il accède à une phrase éphémère
qui évoque la pensée furtive d'un personnage ou le
souvenir d'un dialogue ancien :

i

En cliquant
sur l'image qui borde le texte, l'écran ci-dessus s'affiche
quelques secondes puis disparaît. Le procédé
procure au lecteur volontaire une plongée brusque dans les
pensées du personnage, un hors-champ qui peut éclairer
la situation d'une toute autre manière.
La revue électronique chaoïd a initié de nombreuses
actions et rencontres autour de la littérature multimédia,
comme le colloque international " Le hors ", qui s'est
tenu les 25 et 26 mars 2004 à l'université Toulouse-le
Mirail. Ce colloque a pris place dans le cadre de la manifestation
" Etant donné ", au sein d'une programmation mêlant
avec spectacles, concerts, exposition et cycle de conférences
en librairie.
Les spectacles, créés pour l'occasion, étaient
la mise en espace des pièces littéraires mise en ligne
dans la livraison n°7 de chaoïd :

L'hors
s'inscrit dans l'invention web texte / image et multiplie les expériences
multimédia.

Sommaire de chaoïd n°7
Le sommaire
de la revue donne déjà une relecture de la table des
matières. Au lieu d'une liste paginée d'articles,
organisée selon une hiérarchie ou un format canonique,
l'accueil animé propose une ronde d'entrées qui tournent
et rompent en permanence l'ordre établi un instant plus tôt
(la " fixité " du papier m'empêche de reproduire
ce sommaire mouvant !).
Les accès
aux articles se présentent sous la forme d'origamis virtuels
cliquables. En passant le curseur de la souris sur l'un d'entre
eux, le titre, la date, le nom de l'auteur et la nature du document
apparaissent :

Cette pièce
est une sorte de récitatif mis en musique et enregistré
en public, que les auteurs ont filmé et transformé.
Le bon lyrique constitue un objet littéraire pluriel qui
s'adresse à un lecteur "multipistes" : il est à
la fois texte et performance du texte.
chaoïd
n°7 propose aussi Fiction acts de Lionel Ruffel et
François-Xavier Tourot. Cette oeuvre exploite le multimédia
en tant que multiplicateur de pistes d'un même objet littéraire.
Comme le montre la copie d'écran ci-dessous, Fiction acts
prend la forme d'une vidéo dont on voit le curseur et les
commandes de défilement en bas de la fenêtre. Un haut-parleur
montre la présence du son.
Cet objet diffuse
son contenu par trois canaux. L'un est le texte écrit proprement
dit, qui s'affiche intégralement par mot ou groupe de mots
dans l'un des quatre rectangles de la fenêtre. Le deuxième
est une voix masculine : l'apparition du texte est en synchronie
avec sa production sonore. Le troisième est sur le mode visuel
: des morceaux de films et des images fixes s'affichent dans un
ou plusieurs des quatre espaces, en alternance avec le texte et
du blanc :

Cet objet littéraire
s'approche des synesthésies rêvées par Baudelaire
:
"Comme des longs échos qui de loin se confondent,
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent."
Autre article de chaoïd n°7, "Pour
une littérature audio" de Christophe Fiat prend la défense
du son dans l'écrit. Il s'annonce en tant que membre d'une
"génération d'écrivains qui ne sera pas
lue mais entendue". Il constate que la voix est en général
employée pour la recréation d'uvres écrites
sans qu'elle gagne en autonomie. Lorsque la voix exécute
une simple lecture ou une récitation d'un texte, elle n'ouvre
pas au son le champ de la littérature écrite. Christophe
Fiat et chaoïd cherche "un champ où le jeu et le
défi et les échanges et les passe-passe entre le livre
cadré et le son puissent s'exprimer autrement que comme sortie
du livre par le son, ou illustration du livre par le son, ou réduction
du livre à une partition pour le son".
L'auteur envisage
une littérature qui ne serait plus seulement un texte écrit
"buttant contre les bornes du langage" mais "une
invention sonore et écrite pour qui les bornes, toutes bornes
liées au langage" ne seraient plus des limites mais
des "seuils à dépasser".
chaoïd
adopte pour mot d'ordre "être entendu plutôt que
d'être lu mais surtout être entendu pour être
lu". Cet enjeu éthique autant qu'esthétique demeure
dans le champ du littéraire : "Notre parti pris reste
la littérature sinon qu'il nous faut compter avec un nouveau
hors texte et un nouveau hors livre".
Transition
Si l'hypertexte
n'est pas foncièrement novateur dans le champ littéraire,
si son principe est ancien et sa pratique illustrée depuis
longtemps, Internet confère cependant aux uvres hypertextuelles
une dimension nouvelle. L'aspect technique de la mise en forme du
texte est considérablement augmentée : la " magie
des liens hypertexte " introduit une parfaite fluidité
dans un texte, aussi développé et sinueux soit-il.
Pour les uvres collectives, le web a résolu les problèmes
de logistique et fournit à l'initiateur du roman un vivier
inépuisable de participants potentiels.
Nous pouvons
tirer la même conclusion pour les uvres multimédia
: si le principe a déjà été matérialisé
par des travaux antérieurs, le numérique révolutionne
toutefois le champ des possibles et ouvre de nouveaux horizons à
l'expression littéraire. Les tests de formes nouvelles et
expressives ont très nettement progressé depuis les
premières expérimentations des années 1995.
Celles d'aujourd'hui, illustrées par chaoïd, sont à
la fois un état des lieux de la littérature multimédia
et une recherche théorique inscrite dans une réflexion
multidisciplinaire (le colloque "L'hors" de 2004, mentionné
ci-dessus, en est une manifestation). Comme à la "grande
époque" des revues littéraires, dans la première
moitié du XXe siècle, des défenses et illustrations
éclosent. Ces positionnements, à la manière
du "Pour la littérature audio" de Christophe Fiat,
sont plus affinés que les rebellions des premiers auteurs
"cyber". S'opposer de manière frontale à
la littérature traditionnelle ne fait pas grand sens, dans
la mesure où ces écrivains se réclament malgré
tout de la veine littéraire. En la déclarant "fermée,
élitiste, vieillotte, à bout de souffle", le
manichéisme de certains créateurs a braqué
les tenants de la littérature papier et n'ont guère
favorisé l'image des Belles-Lettres revisitées par
les nouvelles technologies. Aujourd'hui, les porteurs et les théoriciens
de la littérature "cyber" ont la difficile tâche
de se créer une voie (voix) originale. Une certaine maturité
et la retombée de l'effet de nouveauté laissent envisager
avec plus de sérénité et de profondeur les
authentiques recherches. Les engouements et les réquisitoires
dont ces innovations ont été les objets dérivent
du "jeu institutionnel" décrit par Jacques Dubois
:
"Toutes [les académies littéraires] ont plus
ou moins en commun pour effet de convertir le jeu institutionnel
en processus régulateurs envers lesquels la littérature
de création ne peut qu'être portée à
entrer en opposition."
Destinée
à la littérature traditionnelle, cet état de
fait s'applique tout aussi bien au domaine web. Cette "littérature
de création" est en effet entrée en opposition
avec l'institutionnel et a connu un sort aussi contrasté
que possible. Elle a été ignorée part les institutions
traditionnelles et a connu dans le même temps les honneurs
des médias - mais de manière temporaire seulement
(1996 / 1999) et seuls quelques auteurs en ont profité.
SUITE
C. La centration sur le lecteur
|