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C. La centration sur le lecteur
le
web en tant que support de communication directe où
courriers électroniques
et forums favorisent l'interactivité
Internet est
une sorte de "grand tout" dans lequel on peut pénétrer
par n'importe quel site, qui lui-même est un relais vers le
reste du web. La Toile est donc un vaste ensemble poreux où
l'internaute peut librement naviguer. Un grand nombre d'espaces
virtuels ont été ouverts aux visiteurs pour laisser
des messages, des questions, des recommandations
Via le courrier
électronique, toute personne connectée a la possibilité
d'entrer en contact avec une autre et de correspondre. Il est en
outre possible de créer ses propres pages personnelles ou
un site.
Internet est
donc le premier média qui propose une interactivité
: contrairement à la presse, à la radio ou à
la télévision, les récepteurs peuvent aussi
être des émetteurs. Avec une technique très
limitée et un investissement faible, chacun peut agir et
devenir un acteur du web.
Cette interactivité
a généré des pratiques originales, fondées
sur la participation. Les romans collectifs étudiés
ci-dessus en sont un exemple. De nombreux groupes se sont constitués
via le web et ont recruté au-delà des limites imposées
par le réel : via la Toile, un Belge peut coopérer
au quotidien avec un Canadien et un Tahitien. Dans le domaine littéraire,
une forte activité est immédiatement apparue. La littérature
est en effet une passion largement partagée. Les premiers
à avoir investi le créneau de l'interactivité
sont les marchands, et en particulier les webrairies, librairies
en ligne.
Personnaliser
: les webrairies
Attiré
par "la relation entre les ordinateurs et... n'importe quoi",
Jeff Bezos découvre en 1994 une statistique faisant état
d'une croissance de l'Internet de 2 300 % par an :
"Je me suis demandé : quel est le meilleur produit à
vendre électroniquement ? J'ai rédigé une liste
de vingt produits, en fonction de différents critères.
Parmi les quatre premiers, le livre arrivait en tête pour
une raison majeure qui tient à une caractéristique
très originale : c'est lui qui possède le plus d'articles
différents. Dans le monde entier, plus de trois millions
de titres sont publiés par les éditeurs."
A la suite de
ce constat, Jeff Bezos crée la librairie en ligne Amazon
et fait sa première vente en juillet 1995. A cette époque,
son effectif ne compte que sept personnes. Deux ans plus tard, le
cap des 500 000 ventes par mois est franchi et Amazon emploie plus
de 650 personnes pour 600 000 comptes d'acheteurs. Devant cet essor
inattendu, de grandes chaînes américaines telles que
Barnes and Noble et Borders ont lancé leurs librairies virtuelles
en 1998.
Cette réussite
tient pour une bonne part à la manière dont Bezos
a su employer le support Internet. Ses caractéristiques techniques
sont en effet totalement originales. Le web, dématérialisé
grâce au numérique, s'affranchit en effet des contingences
physiques :
"Un magasin ne peut stocker les 2,5 millions de titres vendus
aujourd'hui par Amazon. Si l'on imprimait notre catalogue, il remplirait
40 annuaires de la ville de New York. Le plus grand supermarché
du livre ne dispose que de 170 000 titres. Une librairie classique
ne dépasse pas les 25 000. Sur Internet, on dispose d'une
longueur d'étagère infinie."
Amazon exploite toutes les ressources de la Toile et multiplie les
informations sur les livres (extraits, critiques parues dans la
presse, avis des lecteurs eux-mêmes).
Cet enrichissement
multimédia est une stratégie marketing adoptée
par la plupart des librairies en ligne pour, paradoxalement, se
différencier de leurs concurrentes. Ainsi, dès son
ouverture en février 1999, BOL France a proposé un
catalogue de 100 000 titres dont les quatrièmes de couverture
ont été incorporées à la base de données.
Ceci permettait au client de faire des recherches par mots-clés
plus fouillées que les simples requêtes par auteur
et par titre. En outre, une petite équipe éditoriale
était chargée de rédiger des articles sur l'actualité
littéraire, de présenter les nouveautés et
de proposer des sélections thématiques. Alibabook
proposait également une sélection thématique
de trois mille titres accompagnés de commentaires, parmi
lesquels cinq livres étaient mis en vedette chaque jour.
Ce site a été créé par le grossiste
en librairie SFL (Société française de livres)
et compte "près de 450 000 titres, ce qui représente
selon M. Escalas 'l'essentiel de l'édition française',
y compris les romans étrangers traduits en français".
Pour son lancement,
la SFL aurait voulu faire de la publicité sur la page d'accueil
d'AOL France, mais ces espaces avaient été réservés
par BOL pour les deux prochaines années, avant même
la mise en ligne du site (!). Dès 1999, le marché
français de la librairie en ligne compte plusieurs acteurs
d'envergure, tant français qu'internationaux : fnac.com,
alapage.com, chapitre.com, bol.fr ou encore amazon.fr. La concurrence
est rude, d'autant qu'il est impossible aux "webrairies"
de se livrer une guerre des prix. Contrairement aux Etats-Unis,
où de grosses réductions peuvent être offertes
aux internautes, en France le livre a un prix fixe. Offrir les frais
de port est une pratique très courante, il a donc fallu trouver
une autre stratégie de différenciation.
Le libraire
a traditionnellement une fonction de conseil. Des "petites
fiches" sur les livres aux recommandations personnalisées,
la taille "humaine" de son magasin lui permet en général
de consacrer du temps à connaître son stock et renseigner
le client. Dans les supermarchés du livre du type Fnac et
les distributeurs à grande échelle comme Leclerc,
le rapport numéraire vendeur / client / stock est au détriment
du conseil personnalisé.
Du point de vue du marketing, les webrairies avaient donc deux cartes
à jouer. L'une est celle de la tradition retrouvée
et l'autre celle du renversement des idées : les libraires
en ligne, plutôt que de prendre les internautes en masse,
personnaliseraient les visiteurs et prendraient chacun en compte.
C'est ce qu'affirme Yves Eudes dans un article de 1998 :
"Les webrairies allient une offre massive (plus importante
que celle des grands distributeurs) à une proximité
et une personnalisation réelles."
Toutes les librairies
en ligne se sont engouffrées dans la voie. Ainsi, chez BOL,
le client indique ses penchants littéraires ou ses besoins
professionnels dans un formulaire et reçoit automatiquement
des recommandations d'achat. Amazon privilégie tout autant
l'établissement d'une relation personnalisée avec
le client et a développé pour cela un service ingénieux.
Les achats des clients sont analysés et comparés par
un logiciel : s'il apparaît que deux d'entre eux font les
mêmes choix, Amazon recommande à l'un les livres choisis
par l'autre
Le secteur commercial
de la vente de livre en ligne a connu une très forte croissance
entre 1995 et 2000. Les webrairies ont foisonné et la concurrence
s'est très vite durcie. On se souvient encore des campagnes
publicitaires géantes et des stands garnis d'objets publicitaires
(micro-livres, cartes, marque-pages
) au Salon du Livre : l'époque
était alors faste et les budgets marketing illimités
ou presque. Lors de la mise en ligne d'Alibabook, le président
de la SFL Jean-Manuel Escalas était persuadé que "sur
Internet, tout le monde a encore sa chance, même les petits.
Il est vrai qu'on note un fort engouement pour le commerce électronique
dans notre secteur, et qu'il y a aura bientôt des morts".
La prévision eut valeur de prophétie : la moitié
des sites mentionnés ici n'existe plus, en particulier BOL
France et Alibabook - racheté par la FNAC. Cependant, ceux
qui restent ont su capter un véritable marché ; la
mise en place de systèmes d'information et de conseils personnalisés
ont fidélisé une part de la clientèle.
Cette dialectique de la distance et de la proximité, du réseau
mondial et de la personnalisation, est un fondement dans la mise
en uvre d'Internet, et ce quelles qu'en soient les finalités.
Des pratiques d'amateurs aux "business plans" les plus
aboutis, le support web a la particularité d'être à
la fois un "mass media" et un accès direct à
l'individu. Dans le contexte littéraire, au-delà de
la personnalisation mécanique des clients de webrairies,
la Toile en tant que support interactif et poreux a généré
de nombreux "cercles".
Contribuer
: les listes de diffusion
A ses débuts,
Internet a été associé au risque de standardisation
de l'offre culturelle : quelques marchands, les plus gros, auraient
fourni un contenu calibré pour le grand public - déjà
exploité par ailleurs dans le monde réel puisque la
majeure partie des sites auraient émané de groupes
de communication comme Bertelsmann, CBS-Viacom, Vivendi-Universal
Même
si ces prédictions se sont en partie réalisées,
on trouve en parallèle une densité et une richesse
culturelles foisonnantes. Contrairement aux autres médias
et en particulier à la télévision, Internet
permet de faire coexister une infinité d'offres simultanées.
Comme l'explique Paul Mathias :
"Plus un système s'intègre, plus il se différencie
; plus le monde actuel se globalise, plus il se tribalise car l'entité,
par nature, fuit l'uniformité. Internet, en tant que gigantesque
mise en relation à l'échelle mondiale, n'est pas le
vecteur d'une uniformisation, standardisation culturelle, mais le
support adéquat à la multiplication de microcosmes
culturels."
Le phénomène des listes de diffusion est à
cet égard particulièrement révélateur.
Les listes de diffusion permettent à un groupe de personnes
de communiquer sur un thème donné par l'intermédiaire
du courrier électronique. Chaque abonné a la possibilité
d'écrire à tous les inscrits en envoyant un message
à l'adresse électronique de la liste. Un automate
se charge alors de distribuer le message à tous les participants.
Le site Francopholistes en répertorie plus de 6000, réparties
en 300 thèmes. Dans le domaine littéraire, on relève
des listes aussi diverses que "Sherlock Holmes et l'époque
victorienne", "Nouvelles dont le cadre est La Boule"
ou encore "Textes poétiques, libres de droits afin de
les soumettre à de jeunes lecteurs, tant en classe qu'en
bibliothèque". Sur Yahoo! Groupes, on note la même
abondance, de semiotiqueduconte à Breizh-Polar
(sur les romans policiers bretons) en passant par OulipoOnLine
et EpoqueVictorienneAnglaiseEnLisant.
Comme le montrent
ces divers intitulés de liste de diffusion, la richesse des
thèmes de discussion n'a d'égale que la multiplicité
des centres d'intérêt. Plutôt que de niveler
les goûts et les esprits, le web favorise les spécialisations.
Cette convergence d'intérêt est à l'origine
des "microcosmes culturels" évoqués par
Paul Mathias :
"Le 'village global's'avère un lieu moins égalitaire
que communautaire, dont les règles de coexistence ont pu
se fonder sur l'idée d'une réciprocité très
spécifique. Le principe n'en est pas exactement l'échange
[...]. Ce serait plutôt celui de la contribution interpersonnelle."
Ainsi, un lecteur passionné par un auteur peu connu, une
époque restreinte ou un genre pointu trouvera sans aucun
doute d'autres adeptes sur le réseau alors qu'il serait bien
en peine, probablement, d'en faire autant dans son entourage. Les
relations qui s'instaurent via les listes de diffusion ne relèvent
pas de l'échange, comme le note Paul Mathias, mais plutôt
de la contribution interpersonnelle. Ce principe dépasse
le rapport bilatéral et s'applique à une communauté
tout entière. Un participant en possession d'informations
pertinentes pour sa liste les poste aux autres sans attendre de
retour immédiat. Son geste sera équilibré via
les contributions des autres membres dont il bénéficiera.
La "valeur" de ces apports peut être inégale
de l'un à l'autre ; c'est en cela que le système est
"moins égalitaire que communautaire".
Les forums de discussion fonctionnent peu ou prou sur le même
principe. Au lieu de messages par courrier électronique,
un "lieu" est dédié à la discussion.
Ce forum est accessible en ligne, librement ou sur inscription (via
un pseudonyme et un mot de passe). La majorité des sites
web dispose d'un ou de plusieurs forums. Dans le domaine culturel
et particulièrement littéraire, ce sont les journaux
et les revues, réels ou électroniques, qui fournissent
la plupart d'entre eux. Si le liant des listes de diffusion est
thématique, pour les forums la donne est un peu différente.
Ces "lieux" portent une bannière, sous laquelle
les internautes se regroupent ou non. Dis-moi quels forums tu fréquentes
et je te dirai qui tu es
L'objectif premier reste toutefois identique à celui des
listes ; il s'agit de rencontrer et de discuter avec des personnes
dont les centres d'intérêt convergent avec les siens.
Dans le cadre littéraire, les forums pallient-ils un déficit
de sociabilité livresque dans le réel ? C'est une
hypothèse vraisemblable. Le message que j'ai posté
sur un forum littéraire de telerama.fr a reçu des
réponses en ce sens, du type "Dans le réel je
ne parle pas beaucoup littérature malheureusement, parfois,
avec une amie et cela ne va pas très loin".
La communication solitaire du lecteur et du livre s'articule donc
à une forme collective de participation. Selon Sonia Bressler,
rédactrice en chef de Res Publica , "l'Internet devient
l'intelligence partagée, la découverte de la force
de la mise en réseaux". Une illustration de cette intelligence
partagée, associée à l'esprit du copyleft ,
est le site ZazieWeb . Né en 1996 sous la forme d'une page
perso, ZazieWeb est rapidement devenu un site littéraire
communautaire offrant un portail littéraire ainsi que des
espaces d'échange et d'expression : "la communauté
des e-lecteurs". Qu'est-ce qu'un e-lecteur ? C'est "un
lecteur actif et communicant qui souhaite échanger, discuter,
polémiquer avec d'autres lecteurs" "sur le mode
interactif du web !". Cette cascade de verbes dépasse
les simples contributions interpersonnelles et amorce un troisième
état de l'interactivité. Des relations de client à
client gérées par logiciel aux listes de diffusion,
un premier pas avait été franchi. Avec les sites communautaires,
de véritables salons littéraires sont constitués.
S'impliquer
: les forums
Les forums sont
parfois nommés "salon de discussion", en référence
aux salons littéraires des siècles passés.
Plusieurs études universitaires ont étudié
ce phénomène, en particulier Les salons littéraires
sont dans l'Internet de Patrick Rebollar et Bavardages dans les
salons du Net de Hugues Draelants, dont la couverture est reproduite
à droite. Elle ouvre une fenêtre sur le Salon de la
rue des Moulins , où l'on causa probablement beaucoup mais
pas seulement de littérature !
Dans son acception la plus classique, un salon est une réunion
de personnalités des arts et des lettres souvent présidée
par une femme, principalement aux XVIIIe et XIXe siècles.
Ces réunions se tiennent à jour fixe, à distance
du pouvoir politique et des instances culturelles, et n'ont pas
d'objectif particulier ni de contrainte. L'accès au salon
se fait selon le principe de la cooptation. Les nouveaux venus sont
pris en charge par des anciens. Les relations entre invités
sont cordiales, voire galantes, et les origines sociales sont diverses.
Dans ces salons, le propos n'est pas tout : la forme compte, au
point de constituer parfois l'essentiel du message. Les bonnes manières
sont de rigueur et l'étiquette, règles d'urbanité
tacites, est observée.
En 1999, j'ai animé le salon "Les Dévoreurs de
livres" du site AOL. Son analyse montre à quel point
les forums web sont des réactualisations des salons littéraires
d'antan.
Comme au XVIIIe siècle, le salon littéraire des Dévoreurs
se tient avec régularité (le mardi soir de 22 à
23 heures) dans un salon. Si les participants d'antan étaient
concentrés dans la même ville voire dans le même
quartier, aujourd'hui cette activité recrute dans toute la
Francophonie. Le salon est donc virtuel : ce sont ses membres qui
le rendent tangible et c'est de leur présence et de leur
activité qu'il naît.
La salonnière moderne a toujours les mêmes fonctions
: accueil, écoute, stimulation de la discussion, modération.
Sa présence assure une continuité de semaine en semaine.
Entre les membres, les relations sont tout aussi cordiales et enrichissantes
que dans la définition classique (avec en contrepoint les
luttes de pouvoir de rigueur
). En plus de la discussion générale,
les participants peuvent avoir autant d'apartés que leur
"fragmentation du moi" le leur permet. Il leur suffit
pour cela d'ouvrir de nouvelles fenêtres de dialogue.
Le salon des Dévoreurs s'est auto généré
et organisé. Les arrivées et les départs, les
habitués et les visiteurs d'un soir ont constamment redéfini
l'équilibre du groupe, dans lequel chacun s'est au fur et
à mesure défini un rôle. Ces rôles campaient
des personnages qui ne sont pas sans rappeler le système
codifié de la Commedia dell'Arte. Du contestataire systématique
au faiseur de mot en passant par le candide poseur de questions,
le réponse-à-tout, le coupeur de cheveux en quatre,
le distrait ou encore le farceur, les attitudes s'inspiraient des
stéréotypes comportementaux. Comme autrefois, le plaisir
du salon est aussi celui d'y tenir une place, surtout si elle est
centrale dans la bonne marche du salon.
Les cadres de la conversation font preuve d'une certaine tenue.
L'étiquette d'antan s'est muée en "nétiquette".
Ce mot-valise désigne les bonnes manières en usage
dans les salons de discussion et d'une manière générale
sur le net (sites, e-mails...). La nétiquette résulte
de l'autorégulation du web. Elle n'a pas été
codifiée ni promulguée et consiste au contraire en
un ensemble de conduites tacites :
"[c'est] l'idée d'une régulation spontanée
des interactions, non pas au sens où chacun, par-devers soi,
forgerait les règles morales ou de civilité qu'il
croirait les mieux adaptées à son existence électronique,
mais plutôt au sens où la convergence des intérêts
discursifs engendrerait immanquablement celle des conduites, et
une régulation naturelle et mouvantes à la fois des
réseaux."
La nétiquette
procède notamment de l'horizontalité des échanges.
Dans beaucoup de cas, Internet aplanit les conditions et tout ce
qui dans la "vie réelle" impose des hiérarchies
entre les individus. Le web confronte des personnalités et
non des statuts. Cet abandon momentané du corset social dégage
les internautes des préjugés qui régissent
une relation en face-à-face. Le virtuel induit dans la communication
une distance que l'on peut envisager comme l'amputation d'une partie
de soi-même mais aussi comme une libération.
Les salons de l'Internet paraissent donc nettement affiliés
aux salons littéraires de l'époque classique alors
que la situation de communication est très différente
: il n'y a pas de corps, pas de voix, pas de gestes, pas de regard.
. Les internautes sont réduits à des suites de caractères
qui s'affichent dans une fenêtre de dialogue. Comment cette
désincarnation est-elle gérée ?
L'absence physique a généré des modes de communication
spécifiques. Dans une conversation électronique, les
participants ne disposent pas des signes implicites présents
lors d'un face-à-face. L'interlocuteur n'est pas témoin
du sourcil qui se fronce, d'un regard étonné, des
sourires complices. Les messages au second degré sont plus
délicats à faire passer dans une discussion électronique
que dans une conversation orale. L'ironie, le cynisme et l'antiphrase,
sans l'appui de l'intonation, sont difficiles à manier. Sur
le web, la communication extralinguistique est caduque. L'écrit
porte donc toute la charge de la relation. Pour pallier l'absence
du corps, des modes de présence compensatoires ont dû
être trouvés. Lorsqu'ils communiquent en ligne, les
interlocuteurs doivent donner corps à leurs mots.
L'enjeu est double : il s'agit non seulement de donner chair à
son langage, mais aussi de créer un être autour du
pseudonyme.
Des masques
démasquent
Sur le web,
les internautes se dotent d'avatars. Dans un salon, l'individu n'est
donc au prime abord qu'un pseudonyme. Ces noms d'emprunt ne sont
cependant jamais le fruit du hasard et recouvrent plusieurs fonctions
: masquer l'identité réelle de l'individu, privilégier
un trait de sa personne, changer son identité. Les noms d'écran
permettent à l'internaute de revêtir la "personnalité
électronique" de son choix selon les circonstances et
l'effet recherché. Les noms adoptés par les membres
du salon des Dévoreurs de livres reflétaient pour
certains la thématique des réunions :
"LaLitote" ; "Balzac0001" ; "Littera98"
et pour d'autres un trait de caractère :
"Finebouche" ; "Laraleuze" ; "Hache de
p" ; "Kathiminie"
Au fil des visites et des participations au salon, le pseudonyme
s'étoffe peu à peu d'un personnage. Les interactions
verbales génèrent un faisceau d'indices et d'éléments
qui mettent de la chair autour du nom :
"Le sujet est un flux langagier, une parole textuelle ou graphique,
un 'être-là' qui n'est jamais 'là', mais partout
où sont publiées et accessibles ses paroles."
Le mode de présence est donc intrinsèquement lié
à l'écrit.
Les "espaces persos" proposés par le site ZazieWeb
illustrent l'être-là défini par Paul Mathias.
Ce sont des zones privatives où les e-lecteurs peuvent publier
leurs centres d'intérêts, lectures, commentaires, sites
recommandés, contributions au site
En somme, le visiteur
qui s'investit dans la communauté proposée par ZazieWeb
existe sous forme de fragments textuels éparpillés
dans le site et récapitulés par des liens hypertextuels
dans son espace perso.
Le texte, de
par son style ou son propos, est un bon indicateur de personnalité.
La standardisation de l'écriture dactylographique en revanche
supprime un fort paramètre d'expressivité. Or, sur
le web, le verbe est créateur : le mot fait l'homme, le mot
est l'homme. Comment l'individu est-il recréé ?
Des codes
décodent
L'absence du
corps peut-être compensée de plusieurs manières.
La plus évidente est la représentation du corps lui-même
au moyen de smileys . Ce signe est un hybride au carrefour du langage
et de la figuration. Les smileys représentent des visages
au moyen d'éléments typographiques et dénotent
un état émotif. Le célèbre symbole suivant,
composé d'un clin d'il et d'un sourire, signale la
complicité du scripteur vis-à-vis de son interlocuteur
: ;-) . Le corps est ainsi recréé au moyen de la typographie.
Dans les salons de discussion, où chacun "parlécrit"
en direct, la typographie, l'usage des exclamations et des espaces
sont de véritables révélateurs du discours.
Le choix des caractères employés individualisent le
locuteur à la manière d'un vêtement. Chacun
choisit une allure grâce à la police d'écriture,
la couleur, le style (italique, gras...). Par exemple, un "Bonsoir"
et un "Bonsoir" campent des personnalités
ou des intentions divergentes. De même, la taille des caractères
influe sur la valeur du message :
"je ne suis pas d'accord !"
"je ne suis PAS d'accord !"
"JE ne suis pas d'accord !"
"JE NE SUIS PAS D'ACCORD !"
Ces quatre interventions expriment des messages différents
bien que les mots soient les mêmes. Le premier et le dernier
font varier l'intensité du propos tandis que les énoncés
intermédiaires déplacent l'accent l'un sur l'opposition
et l'autre sur l'émetteur.
Les majuscules sont unanimement reconnues comme l'équivalent
d'un ton de voix élevé. Il arrive fréquemment
de lire dans les salons de discussion des échanges de ce
type :
"- PAS D'ACCORD !
- arrête de crier et explique plutôt
"
Les référents de la conversation traditionnelle ("arrête
de crier" !) constituent l'arrière-plan des discussions
électroniques et ce malgré la virtualité et
le caractère écrit du support.
Les modifications orthographiques sont tout aussi parlantes. Une
multiplication de lettres telle que " Je ne sais paaaaaaas
" signale l'exaspération ou le dépit selon le
contexte. Les abréviations sont monnaie courante. Elles sont
l'équivalent écrit du registre familier oral, qui
se manifestent en particulier par le relâchement des structures
et le niveau de langue :
"t ki ?" / "t'es qui ?"
"c pas grave" / "c'est pas grave"
"g ht un bouk1" / "j'ai ach(e)té un bouquin"
Ces mots court-circuités permettent d'accélérer
le dialogue et de retrouver la vivacité de l'oral. Le fait
de les employer ou non manifeste une prise de position de l'internaute
vis-à-vis de la correction du langage - comme à l'oral.
Ces réductions de mots sont en général l'apanage
des jeunes générations.
Toutefois il existe aussi dans ces échanges de réelles
et nombreuses incorrections grammaticales et orthographiques. Si
leur abondance peut gêner la lecture, leur présence
atteste la réactivité et l'implication du scripteur
(qui ne s'est pas relu ni corrigé pour envoyer plus vite
son message). Les fautes participent dans une certaine mesure de
la révélation de l'intime et de la mise en chair des
mots.
Internet et
sa dimension interactive ont donc suscité la création
de rapports basés sur l'écrit mais reprenant des attributs
de l'oral au moyen de transferts ingénieux. Grâce aux
sélections de styles, au détournement d'éléments
typographiques ou à la création d'espaces personnels,
les internautes se façonnent des doubles électroniques,
de véritables alter e-go. Leurs rassemblements constituent
des sociétés virtuelles qui acquièrent peu
à peu une histoire, avec des modes de comportements collectifs
et des règles qui formalisent les relations. Ce fonctionnement
a fortement à voir avec les salons des XVIIe et XVIIIe siècles.
Cette réactivation emprunte aussi à la tradition des
cafés du XXe siècle. Fréquenter un certain
café était un acte identitaire. Aujourd'hui, les sites
annoncent dès la page d'accueil leur caractère communautaire,
ce qui implique des valeurs communes, un esprit à partager.
Les outils de communication propres au web tels que les listes de
diffusion et les forums permettent donc de développer autour
du livre une forte sociabilité. Celle-ci actionne les ressorts
de l'interactivité et recentre la lecture et le lecteur au
sein de la sphère littéraire. Contribution via les
listes, participation à des uvres collectives, adhésion
à une communauté
le web parvient à régénérer
des formes de participation qui se s'étaient diluées
tout au long du XXe siècle.
SUITE
Conclusion de la première partie
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