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A. Des sites web à la mode "papier"
internet
est abordé avec frilosité et opportunisme
commercial par les institutions traditionnelles
Les politiques
de communication des secteurs privé et public se basent désormais
en grande partie sur Internet. Posséder un site web est devenu
une nécessité, tant pour les entreprises que pour
les institutions. Les avantages de ce support, qui combine flexibilité
et coûts modérés, sont aujourd'hui reconnus.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Les titres d'articles
du Monde cités en introduction montrent la défiance
exercée à l'égard du jeune Internet. Se mettre
en ligne ou non avait alors une valeur de positionnement vis-à-vis
du phénomène numérique. Ouvrir un site revenait
à manifester le crédit qu'on accordait au nouveau
média. L'apparition d'Internet a suscité une sorte
de querelle technologique des Anciens et des Modernes.
Les plus institutionnels
des organismes ont cependant fini par ouvrir leur propre fenêtre
sur le monde virtuel. Et c'est d'ailleurs ainsi que la chose a été
entendue : la valeur pionnière des premiers engagements en
faveur du web n'a valu qu'un temps. Internet est vite entré
dans le rang de la normalité. Il a dès lors été
envisagé sous un angle plus pragmatique que symbolique.
Comment expliquer
le revirement des institutions ? Quels éléments les
ont amenées à ouvrir un site web ? L'analyse du site
de l'Académie française en dégage quelques
uns.
1. Le "site
vitrine"
Le site de l'Académie
française a été créé le 3 décembre
1998. Il propose à l'internaute huit entrées : "Actualités",
"Contact", "Le rôle", "L'histoire",
"Les immortels", "Liens", "La langue française"
et "Le dictionnaire". Chacune de ces parties est subdivisée
et permet d'explorer le passé et le présent de cette
institution.

La première
caractéristique exploitée par l'Académie est
l'immédiateté d'Internet : tout internaute peut s'y
connecter à toute heure et en tout lieu. La grande majorité
des établissements éducatifs et beaucoup de foyers
sont désormais connectés. Effectuer une recherche
sur le web est un réflexe pour la plupart des gens qui y
ont accès. Les institutions, dont les modes de communication
sont relativement limités, ont donc trouvé avec la
Toile le support idéal pour s'adresser au public.
L'Académie
française ne peut pas faire de la publicité comme
une entreprise. Elle ne possède pas d'organe médiatique
qui lui soit dédié ni d'antennes réparties
sur le territoire et ouvertes aux visiteurs. Son site web a donc
les fonctions d'une représentation permanente et pallie son
absence de la vie quotidienne. Il sert également de porte-parole
et lui permet de s'exprimer en voix propre, sans avoir à
recourir au truchement d'un article de presse ou d'une émission
radio.
En somme, l'Académie française a trouvé avec
Internet les moyens de son émancipation médiatique.
Le site exploite
également la capacité d'actualisation d'Internet.
Dans un catalogue, des coquilles, un numéro de téléphone
qui change ou encore une fermeture exceptionnelle sont imprimés
sans possibilité de modification. A l'inverse, un site web
est malléable à l'infini. Une information peut être
corrigée, modifiée ou ajoutée en un instant.
Cette spécificité du net permet à l'institution
de communiquer des informations pertinentes tout au long de l'année
et de mettre son actualité en ligne sans délai. Pour
l'Académie, dont la composition change au fil des ans, Internet
permet de tenir le public informé des fauteuils vacants et
de l'identité des occupants des autres fauteuils. La copie
d'écran suivante montre la page "Actualités"
au jour du 11 février 2004. Les encarts, datés des
29 et 15 janvier 2004, donnent le compte-rendu des séances
des 29 et 15 janvier 2004 !
Cette vélocité souligne l'importance que revêt
pour les institutions la mise à jour publique de leur actualité,
tant dans ses décisions que dans ses états momentanés.

La partie mémoriale
du site, " Les Immortels ", exploite les capacités
du moteur de recherche. Ainsi, la base de données consacrée
au " 705 immortels " peut être parcourue en fonction
de critères de recherche divers, tels que le numéro
de fauteuil ou le département de naissance de l'Académicien
(!).
Avec un document papier contenant des informations relatives aux
705 Immortels passés et présents, on peut obtenir
sans trop de mal le classement alphabétique ou chronologique
des membres de l'Académie, mais les recherches plus pointues
sont ardues : il serait nécessaire de rechercher soi-même
les informations voulues puis de les organiser. Ainsi, pour effectuer
un classement des Académiciens par profession, il faudrait
compiler un relevé de renseignements, établir des
catégories, des sous-catégories puis trier les données
obtenues.
Sur le site
Internet de l'Académie, le moteur de recherche propose
d'extraire en un instant les noms des Académiciens par domaine
d'activité puis, dans ce même domaine, par spécialité.
On apprend ainsi que l'Académie a compté dans ses
rangs quatre cinéastes , six chefs d'Etat et un paléontologue.

Citons enfin
les deux dernières caractéristiques du web employées
par le site de l'Académie française : les liens
et le courrier électronique.
Ce dernier est plus direct que le courrier postal et moins intrusif
que le téléphone. Il marque une certaine proximité
entre l'usager et l'institution. Il est à la fois utile,
économique (pas de frais de réponse) et symbolique
d'une certaine modernité.
La partie " Liens " mentionne neuf institutions (DGLF,
Institut de France, Académie des beaux-arts
) et seize
maisons d'édition (Gallimard, Minuit, Robert Laffont
).
En cliquant sur l'un des noms, l'internaute ouvre le site de son
choix.
La page de liens
matérialise les relations que l'on souhaite revendiquer.
Elle a donc un léger caractère politique : une institution
peut choisir de citer ou non une autre institution, une entreprise
littéraire. Ainsi, la liste des éditeurs ne mentionne
pas toutes les maisons d'édition. On s'interroge sur les
critères qui ont fait prévaloir les unes sur les autres
face à l'impertinence de certains clics :

En cliquant
sur le lien vers Robert Laffont, le site de l'éditeur s'ouvre
dans celui de l'Académie française et semble faire
légitimer " Greg le Millionnaire " par l'Académie
française. Cet exemple signale les non-sens qu'on rencontre
parfois au détour d'un lien. Etablir des connexions vers
d'autres sites n'a donc rien d'anecdotique. Les liens ont pour fonction
principale de positionner le site au sein de son champ disciplinaire
et de manifester la parentèle qu'il se reconnaît.
L'analyse du
site de l'Académie française nous a permis de dégager
les caractéristiques les plus couramment employées
dans les sites Internet. Comme l'ont illustré les exemples,
les avantages du support web sont inégalés par les
autres médias. Recherche fine dans une vaste base de données,
actualisation des informations, contact direct avec le public
Mettre un site en ligne, une fois les premières réticences
passées, est donc apparu pour nombre de décideurs
comme la solution utile et pratique aux problèmes de communication.
Cependant, créer
un site Internet n'est pas tout. Il reste à voir quel genre
de site a été créé. La démesure
du web s'illustre parfaitement par sa diversité. Si les premiers
sites Internet étaient grosso modo les mêmes, le développement
continu des techniques numériques a fait croître les
écarts au fil des ans. Des langages de programmation à
l'esthétique en passant par les modes d'organisation ou les
médias intégrés, la Toile actuelle multiplie
les critères de différenciation. Il pourrait paraître
abusif de parler d'" écoles " en la matière,
mais on peut sans nul doute distinguer des époques au sein
de la création numérique. A l'image de l'informatique,
dont les performances doublent tous les dix-huit mois, Internet
s'avère être une explosion au regard de la rapidité
de son développement. Les premiers sites étaient une
simple mise à l'écran de documents papier dans une
logique traditionnelle. Ceux qui sont actuellement à la pointe
du progrès numérique sont totalement détachés
du référent papier et exploitent une logique purement
numérique. Cela influe en particulier sur l'organisation
des pages web, qui ne sont plus liées de manière linéaire
et chapitrées comme dans un livre. Cela influe aussi sur
les connexions logiques entre les différentes parties du
site, le format du document, le mode de progression de l'internaute
L'enjeu numérique
aujourd'hui n'est donc plus celui de la possession d'un site. L'immense
majorité des institutions et des entreprises a un site. L'enjeu
s'est déplacé sur la manière dont le site est
investi : quels sont ses objectifs ? Quel est son référentiel
(traditionnel ou numérique) ? A-t-il un contenu qui lui est
réservé ou bien reprend-il des informations qui existent
par ailleurs ? Le support web est-il exploité en propre,
pour ses performances spécifiques, ou seulement pour son
image de modernité ?
Dans le secteur
littéraire institutionnel, le site Internet type est un "
site vitrine ". L'institution expose à la vue de l'internaute
les éléments de son choix. Il s'agit en général
d'informations historiques, du menu de ses activités, du
catalogue de des publications ainsi que de son actualité.
Le site de l'Académie française, analysé ci-dessus,
en est un parfait exemple. L'internaute y trouve des informations
actualisées, des ressources organisées et faciles
à manipuler, et même des contacts auxquels s'adresser
- mais pas davantage
Les sites vitrines
sont par définition des espaces dans lesquels le public n'entre
pas. Il regarde, il emploie les outils laissés à sa
disposition mais il demeure totalement passif. Il n'existe pas de
forum ni de "work in progress" ouvert au tout venant sur
le site de l'Académie française. Dès lors,
la position de l'Académie et plus largement des institutions
officielles paraît claire. Internet est un instrument commode
mais limité aux tâches qu'on lui octroie. Il est envisagé
comme une sorte de "super minitel" alors que les apports
de ce média vont bien au-delà de la simple transmission
d'informations.
Les tenants du site vitrine ont donc pris le parti de la prudence.
Comme le montre les ratées telles que "Greg le Millionnaire"
apparaissant plein cadre dans le site de l'Académie française,
les institutions officielles ne contrôlent pas complètement
le devenir de leur site et tentent donc autant que possible de limiter
les risques de "dérives". Etre sur Internet, oui,
mais sans se compromettre : le site est créé par une
agence éprouvée (Accessia a réalisé
les sites des Académies des beaux-arts, des sciences morales
et politiques et de l'Académie française) et l'ouverture
aux initiatives extérieures est verrouillée. Les sites
vitrines ne proposent aucune interactivité aux internautes.
Le "site
à valeur ajoutée"
Les institutions
littéraires commerciales ont envisagé la question
sous un angle différent. Au premier rang d'entre elles, les
éditeurs ont rapidement compris les intérêts
du net pour leur profession. Les premiers sites sont apparus dès
1995. La diversité des sites d'éditeurs est représentée
par cette mosaïque :
L'emploi du
blanc dans la charte graphique signe l'origine livresque des contenus.
Il évoque la blancheur du papier et de symboles littéraires
tels que la " Collection blanche " de Gallimard. Le blanc
est en outre le fond qui assure la meilleure lisibilité.
Ce choix symbolique est donc aussi une preuve de pragmatisme : il
exprime l'importance du texte et le souci de le proposer à
l'internaute dans les meilleures conditions possibles. La question
de la lecture sur le net a longtemps été débattue
: le graphisme à base de blanc permet de privilégier
la sobriété d'un contenu et d'ainsi mettre en valeur
les titres cliquables. L'accueil de P.OL. est à ce titre
exemplaire : la partie médiane sur fond clair met en exergue
les étiquettes bleues, dont la disposition crée pour
l'il un véritable cheminement. Cette présentation
parvient à casser les présentations de l'édition
traditionnelle tout en restant lisible - une réelle gageure.
La principale
difficulté dans l'organisation d'une page web réside
dans l'orientation de l'espace. La pratique occidentale privilégie
le format vertical, alors que le web suit la disposition horizontale
de l'écran d'ordinateur. Comment aménager la transition
? Albin Michel emploie avec malice un fac-similé d'ouvrage
ouvert. Cela lui permet de conjuguer le référent littéraire
aux contraintes techniques. Actes Sud, José Corti, Le Seuil
ou P.O.L. s'en tiennent à la verticalité et compense
l'espace vacant par des marges laissées vierges. Ces sites
ont pris le parti de la clarté et de l'accessibilité.
Plutôt que de recourir à des solutions plus ou moins
ingénieuses, ils ont réemployé les standards
de la mise en page. Ainsi, les différents chapitres du site
sont exposés à la verticale dans la colonne du sommaire.
Le contenu des chapitres est exposé en regard dans le corps
de la page. Le bloc de texte est livré d'un seul tenant :
dans les pages Corti et Seuil, l'ascenseur à la droite de
l'écran montre combien la page web est longue. Ces sites
de forme très classique pourraient donc être lus de
manière parfaitement linéaire. Il suffirait, comme
dans un catalogue, d'en parcourir le contenu page après page.
La mosaïque
des sites accuse des différences dans la composition graphique
des sites. Elle reflète donc bien les "époques"
dont nous parlions plus haut. Ainsi le site Stock cumule les indices
d'une création ancienne et non renouvelée : des à-plats
de couleurs variées au lieu d'un camaïeu, des encadrés,
une organisation géométrique de l'espace de lecture,
plusieurs typographies
Les sites dont l'esthétique est
la plus actuelle sont ceux qui se ressemblent le plus. Le développement
de la création graphique web s'est peu à peu régulé
et coulé dans des modèles archétypaux. Cette
convergence est rendue manifeste par la proximité visuelle
des sites Gallimard, Calmann-Levy et Le Livre de Poche (Hachette)
: respect du format horizontal, sobriété, clés
de lecture centrées et balisées en rouge pour deux
des sites, disposition non linéaire des images, incises textuelles
réduites.
La création de tels sites représente des coûts
importants sans qu'ils puissent être compensés par
des retombées directes liées au site. Aucun des éditeurs
ne commercialise lui-même ses livres sur le net. Les institutions
officielles telles que l'Académie française ont investi
dans l'Internet parce qu'il leur permet de communiquer, mais les
institutions commerciales telles que les maisons d'édition
ont bien d'autres moyens pour toucher le public. Elles disposent
en effet de relais divers : librairies, salons, magasins culturels
généralistes, magazines
Quel intérêt
ont alors les éditeurs à communiquer sur le web en
plus des supports habituels ? La plupart des sites le démontre
très clairement : ils ont de la "valeur ajoutée".
Voir en vidéo un auteur P.O.L. faire la lecture d'une uvre
, envoyer un courriel à un auteur Stock, lire chez Grasset
des interviews, des premiers chapitres, et chez Minuit la critique
des ouvrages édités, faire suivre une découverte
littéraire Julliard à un ami ou encore explorer le
monde d'un auteur via un site qui lui est dédié, comme
Patricia Cornwell chez Calmann-Levy
Voilà quelques
unes des possibilités qui sont offertes aux internautes amateurs
de littérature. Les uvres sont introduites par de multiples
biais : le texte, la critique, l'auteur, les prix littéraires
Cet éclectisme est rendu possible par l'emploi du multimédia.
Son objectif est d'élargir autant que possible l'audience
d'une uvre, en la présentant sous de multiples aspects.
Multiplier les approches permet à l'éditeur d'accrocher
davantage de visiteurs, de lecteurs potentiels, et donc d'éventuels
clients
Plusieurs institutions littéraires commerciales ont donc
pris le parti de prendre grand soin du développement de leur
site en songeant aux retombées commerciales qu'il peut générer.
Techniquement, la communication qu'offre le web va en effet bien
au-delà des affiches en librairies ou des encarts dans les
magazines. Elle conjugue le textuel au visuel et au sonore. Même
si le lecteur n'a pas le livre à portée de main, comme
dans une librairie, la présentation approfondie des uvres
est en mesure de susciter la décision d'acheter. Les sites
web des éditeurs ont donc pour vocation de déclencher
l'intérêt et l'envie de l'internaute pour des livres
et de le déterminer à l'achat. Il apparaît donc
de manière évident que la finalité des "sites
à valeur ajoutée", sous des dehors littéraires,
est purement commerciale.
Si les institutions
littéraires se mettent en ligne, nous avons vu qu'elles le
font avec frilosité. Leur objectif est de communiquer auprès
du public. Les plus officielles d'entre elles, comme l'Académie
française ou l'Académie Goncourt , se sont dotées
grâce au net de leur propre porte-parole. Actualité,
historique, activités : ces sites vitrines n'ont d'autre
but que d'exposer l'institution à la vue du public.
Les institutions littéraires commerciales cherchent quant
à elles à développer leurs ventes en habillant
les uvres qu'elles éditent par des documents d'introduction
au texte. Leur activité éditoriale n'est concernée
en rien par cette mise en ligne. La plupart des sites mentionnent
quelque part que "Les manuscrits adressés par e-mail
ne sont pas acceptés." Sous des aspects informatifs,
les "site à valeur ajoutée" des éditeurs
servent bien sûr à faire consommer davantage et appartiennent
au registre des "publi-informations", ces communiqués
commerciaux déguisés en article de presse.
Frilosité
des uns et opportunisme commercial des autres, les institutions
littéraires publiques et commerciales ne se laissent guère
revisitées par Internet. Elles font usage du média
avec prudence pour éviter toutes " dérives "
qui pourraient nuire à leur image de marque. Etre sur le
net sans se compromettre, voilà le leitmotiv institutionnel.
Au-delà de l'effet "réseau", Internet et
le numérique ont introduit de nouvelles possibilités
technologiques propres à dynamiser l'industrie du livre,
et en particulier le livre électronique.
SUITE
B. L'échec du livre électronique
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