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B. L'échec du livre électronique
les
nouveaux supports littéraires ne trouvent pas leur public
Annoncé
à grand renfort de communiqués lors de l'édition
2000 du Salon du livre de Paris et présenté dans le
monde entier comme une véritable révolution, le livre
électronique, "e-book" en anglais, n'a pas su trouver
sa place. Défini par et pour le web, le livre électronique
est un appareil dédié à la lecture à
l'écran de livres numériques. Maillon final du web
littéraire, il en est l'excroissance mobile, le terminal
nomade.
Il se présente comme un appareil portable de la taille d'un
gros livre, avec un écran à cristaux liquides rétro-éclairé
ou non, noir et blanc ou en couleur. Cet appareil fonctionne sur
batterie et dispose d'un modem intégré ou d'un port
USB pour se connecter au réseau, afin de télécharger
des livres numériques à partir de sites d'éditeurs
ou de librairies numériques.
Les modèles pionniers sont le Rocket eBook (vendu en 1999),
le Softbook Reader (idem), le Cybook (janvier 2001 / avril 2002)
et les modèles de Gemstar eBook (novembre 2000 / juin 2003).
Le Rocket eBook est le premier livre électronique
à voir le jour. Il est conçu en 1998 par la société
californienne NuvoMedia, en partenariat avec la chaîne de
librairies Barnes & Noble et le géant des médias
Bertelsmann. Il est commercialisé dès 1999. NuvoMedia
est racheté par Gemstar-TV Guide International en janvier
2000. Le successeur du Rocket eBook est donc un modèle de
Gemstar eBooks, le REB 1100, construit et commercialisé en
novembre 2000 aux Etats-Unis.
Conçu en 1998 et mis en vente en 1999 par la société
californienne Softbook Press, le Softbook Reader apparaît
peu après le Rocket eBook. SoftBook Press est aussi racheté
par Gemstar-TV Guide International en janvier 2000. Le successeur
du Softbook Reader est le REB 1200, qui a suivi les traces du REB
1100.
Premier livre électronique européen, le Cybook
(de "cyber" et de l'anglais "book", livre) est
conçu par la société française Cytale
et commercialisé entre janvier 2001 et juillet 2002. Le téléchargement
des livres s'effectue à partir du site web de Cytale, suite
à des partenariats avec plusieurs éditeurs et sociétés
de presse. Cytale a aussi développé deux autres modèles,
le Cybook Pro, pour les gros consommateurs de documents, et le Cybook
Vision, à destination des malvoyants.
Les qualités
technologiques du livre électronique ont de quoi séduire
l'amateur de lecture. Sa mémoire permet de constituer de
véritables bibliothèques portatives et de renverser
la perspective traditionnelle : la bibliothèque qui contenait
des volumes est désormais contenue dans le volume électronique.
Ainsi le Cybook de Cytale dispose d'une mémoire de 32 Mo,
ce qui permet de stocker environ 15 000 pages de texte (soit trente
livres de cinq cents pages). Pour les chercheurs, professeurs et
étudiants ou encore pour les voyageurs, cette richesse contenue
dans un espace si réduit a de sérieux attraits. Ils
appartiennent aux quatre clientèles cibles de Cytale : les
passionnés de high tech, les gros lecteurs et les expatriés
/ grands voyageurs, ainsi que les personnes malvoyantes . Ce support
est en effet particulièrement adapté aux lecteurs
dont la vue est déficiente car il lui permet d'aménager
le texte à son gré : augmenter la luminosité
du fond lorsque la lumière manque et adapter le format de
lecture sont deux des possibilités offertes par le e-book.
Dans une optique plus universitaire, le livre électronique
permet également de prendre et d'organiser des notes, de
rechercher des occurrences de mots ou d'expressions, de consulter
un dictionnaire interne
Le texte peut ainsi être traité
avec beaucoup de facilité au bureau mais aussi en déplacement
ou dans les transports. La flexibilité du e-book se prête
donc particulièrement bien aux chercheurs appelés
à travailler en des lieux multiples et à se déplacer
souvent.
Malgré
ces atouts, le livre électronique est un échec commercial.
Les ventes ont été très inférieures
aux pronostics. Le Cybook devait être vendu à "plusieurs
dizaines de milliers" d'unités dès la première
année. En juillet 2002, la société Cytale est
mise en liquidation judiciaire et cesse ses activités. Aujourd'hui,
plus aucun des modèles de livre électronique ne sont
commercialisés.
Plusieurs obstacles
ont contrarié le développement du livre électronique.
Il a tout d'abord été fortement concurrencé
par les assistants personnels (PDA), tels que le eBookMan, le Pocket
PC ou les Palm, qui peuvent lire des livres numériques mais
aussi des fichiers musicaux ou des données informatiques.
Ces appareils multitâches sont donc bien plus rentables, d'autant
que les e-books, monotâches, sont chers, voire très
au regard des limites de leur domaine d'applications.
Le coût élevé du livre électronique a
drastiquement réduit le marché : 870 euros pour le
Cybook, 300 à 760 euros chez Gemstar. Il faut en outre ajouter
au coût de l'appareil celui des livres numériques :
selon les premières prévisions, le prix des nouveautés
en version numérisée devait être équivalent
à celui des versions papier ! Le catalogue disponible au
téléchargement devait permettre des réductions
de 15 à 30%, mais cela peut paraître encore cher pour
un texte dématérialisé. Psychologiquement,
le lecteur qui achète un livre papier "en a pour son
argent", dans la mesure où il détient un objet,
quelque chose de palpable. Même si le contenu est identique,
le livre immatériel revient pour beaucoup de personnes à
"du vent", et payer pour cela ne semble pas naturel.
Les livres numériques
sont donc chers, et il est en plus difficile de s'en procurer. Cytale
avait annoncé mille titres disponibles lors du lancement
du Cybook mais n'en proposait que cent cinquante sur son site trois
mois après, en mars 2001.
L'achat des
droits de diffusion numérique auprès des maisons d'édition
traditionnelles est en effet très difficile à négocier.
Si certaines, comme Albin Michel, ont accepté de collaborer
avec Cytale, la plupart d'entre elles font cependant preuve d'attentisme.
"Le piratage est le point fondamental dans les négociations
que nous menons avec les éditeurs. Ils insistent tous sur
leur volonté que nous restions un format fermé"
expliquait Marc Devillard, ancien directeur général
de Cytale . Cytale et Gemstar ont adopté le format Open e-Book
de Microsoft en y ajoutant quelques modifications, si bien que les
deux plate-formes étaient incompatibles entre elles. Les
livres numériques ne pouvaient donc être téléchargés
que sur le site du vendeur du livre électronique, et n'existaient
que dans un format propriétaire fermé. En somme, pas
de livres numériques Cytale hors du livre électronique
Cytale et pas de livres numériques Gemstar hors du livre
électronique Gemstar
Ce verrouillage, au-delà
des raisons techniques, tenait aussi beaucoup à la pression
des éditeurs en faveur de la protection des uvres.
Les éditeurs
prennent garde au devenir de leurs textes sur le net car plusieurs
affaires ont montré les limites de la numérisation
des uvres littéraires. Sans atteindre les proportions
du piratage musical, le secteur littéraire d'Internet est
confronté à la circulation de textes protégés
par les lois de la propriété intellectuelle. Avec
le passage du livre en tant qu'objet fini et difficilement imitable
au fichier texte reproductible à l'infini sans perte de qualité,
la diffusion des textes est difficile sinon impossible à
contrôler. Des copies sont mises à disposition du public
sur le net au détriment des ayants-droits.
L'expérience
malheureuse du très populaire auteur américain Stephen
King a échaudé plus d'un éditeur. En mars 2000,
il publie en ligne Riding the Bullet. 400 000 internautes
le téléchargent en deux jours et versent la somme
requise par le romancier en guise de droits d'auteur. Quatre mois
plus tard, il recommence avec The Plant, mais le texte est presque
immédiatement piraté et mis gratuitement en circulation.
Depuis, aucun auteur ni éditeur n'a réitéré
l'expérience.
Outre la pression
des éditeurs, le caractère monotâche, son prix
élevé et les incompatibilités techniques entre
distributeurs, le livre électronique n'a pas su entrer dans
la sphère du lecteur. Le livre papier possède un attrait
sensuel certain dont est complètement démuni son alter
ego électronique (à notre époque du moins !).
Les défenseurs du livre papier ont d'ailleurs largement puisé
dans ce registre, et jamais l'odeur du papier n'a été
autant vantée qu'à l'heure de gloire du e-book ! Au-delà
du texte, le livre est un objet fini, daté, relié,
dédicacé, attaché à telle ou telle personne,
perdu, retrouvé : c'est un objet qui peut avoir une histoire
et non un simple réceptacle de texte. Le livre papier est
une matérialisation du lien social via le don, le retour,
le prêt. Dans le cadre numérique, cet engagement de
soi-même auprès d'un autre n'existe pas. Un fichier
est copié et donné. Le prêt n'a dans ce contexte
aucune validité.
Malgré
ses prouesses technologiques et le battage médiatique dont
il a fait l'objet, le livre électronique représente
un échec commercial. Lancé trop tôt, vendu trop
cher, conçu trop différemment des pratiques de lecture
usuelles et pas assez achalandé en titres, ce support n'a
pas remporté l'adhésion du public ni celui des éditeurs.
Le "facteur support" du livre papier, fait d'odeur, de
toucher, d'habitudes, aurait aussi beaucoup joué
Le
problème du piratage, qui n'est pas résolu à
ce jour, constitue l'obstacle majeur auprès des maisons d'édition.
Même si selon Jean-Pierre Arbon, cofondateur de 00h00, le
créneau numérique est une "quatrième fenêtre
d'exploitation", un marché supplémentaire après
les ventes en librairie, en club et en poche, les éditeurs
traditionnels se gardent pour le moment de mettre en circulation
leurs titres.
Les institutions littéraires traditionnelles et le public
opposent donc de profondes résistances au développement
du livre numérique. L'édition en ligne y est tout
autant confrontée.
SUITE
C. Le semi-échec de l'édition électronique
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