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C. Le semi-échec de l'édition électronique
la
mise en ligne d'institutions littéraires se
heurte à l'inertie du milieu et du public
Les premières
maisons d'édition en ligne sont apparues en 1996. Leur concept
semble alors très séduisant. Grâce à
la dématérialisation des textes, les problèmes
de l'édition traditionnelle sont supprimés. Les éditeurs
en ligne n'ont pas de stocks de livres imprimés, de gestion
des retours et d'éventuelles opérations de pilonnage
à gérer.
Les économies réalisées permettent de faire
des choix éditoriaux plus audacieux, de proposer des ouvrages
épuisés et des livres rares. Ces derniers pâtissent
en effet de la rotation rapide des stocks de livres en librairie.
Elle favorise avant tout les ouvrages en demande, les valeurs sûres
et les auteurs à succès. Il est très difficile
d'avoir les honneurs de la table pour un jeune auteur, une uvre
difficile ou anciennes. Les ouvrages numérisés peuvent
en outre être vendus à de meilleurs prix que dans le
cadre d'une édition traditionnelle, ce qui pourrait permettre
aux éditeurs en ligne d'assurer leur rentabilité.
La suppression des contraintes physiques de la distribution permet
aussi d'envisager le marché francophone mondial, souvent
lointain, parfois isolé. Internet donne au lecteur francophone
la possibilité d'accéder instantanément, à
tout moment et à moindre coût à des livres en
français. Elle offre aussi la possibilité à
des auteurs francophones sou mis à la censure dans leur propre
pays de toucher un public dont ils sont physiquement séparés
et qui n'aurait pas eu accès à leurs textes.
Au-delà
du texte, la dématérialisation s'applique aussi à
la plupart des activités éditoriales et commerciales.
Les éditeurs mettent en ligne leur catalogue exhaustif et
des extraits de plusieurs pages, le lecteur peut acheter les titres
de son choix sur le site
L'édition numérique
emploie donc le support papier de manière très secondaire.
Le symbole du manuscrit est à ce titre révélateur
: les maisons classiques spécifient sur leur site que les
propositions de textes par courrier électronique ne sont
pas acceptées alors que les maisons en ligne en recommandent
l'usage pour l'envoi des "numescrits"
Au premier abord,
l'édition électronique semble donc cumuler plusieurs
atouts intéressants. Elle conserve les avantages du système
éditorial classique, comme le procédé de sélection
des uvres, et pallie les inconvénients (stocks) grâce
à la dématérialisation des textes. L'édition
en ligne se positionne non comme un concurrent mais comme un complément
du marché papier. Les éditeurs traditionnels ont cependant
manifesté autant de prudence à l'égard de l'édition
électronique qu'envers le livre électronique. Les
problématiques de ces deux innovations se rejoignent : la
nouveauté du support et la crainte du piratage induisent
une prise de risque certaine.
Si les pirates
sont pour les éditeurs un réel problème, comme
nous l'avons vu plus haut, le risque lié aux virus informatiques
inquiètent aussi les lecteurs. La propagation foudroyante
des virus conduit les internautes à télécharger
avec prudence les fichiers qui transitent par l'Internet. Pour un
éditeur en ligne, comment réduire les craintes de
clients potentiels ? Les Editions du Boucher préviennent
ces éventuelles réticences en signant numériquement
leurs titres au moyen d'un "certificat de clé publique
& d'une clé privée". Ainsi, l'éditeur
garantit la qualité du fichier. La mention d'une clé
privée laisse cependant entendre que le Boucher fait d'une
pierre deux coups : le sésame électronique doit aussi
servir à préserver l'unicité du fichier. Elle
a probablement une fonction d'antipiratage pour éviter que
des copies gratuites d'uvres payantes soient faites et distribuées.
Créer
une maison d'édition numérique est un pari audacieux.
Les éditeurs qui le relèvent doivent se faire une
place dans un secteur déjà très concurrentiel.
En terme d'image et de poids économique, ils leur est impossible
de faire face aux institutions du Quartier latin telles que Gallimard
ou les éditions de Minuit. Si la création et les premiers
pas des maisons en ligne ont connu un fort retentissement médiatique,
il appartenait aux éditeurs de transformer ce lancement en
positionnement professionnel et en résultats tangibles .
Plusieurs d'entre eux ont choisi de transformé leur singularité
en argument marketing. Quitte à être un OVNI littéraire
sur la place de l'édition, autant exploiter cette étrangeté
au maximum. Les partis-pris adoptés par les éditeurs
ont pris des formes diverses, comme va le montrer l'analyse des
principales maisons d'édition en ligne.
1. Les éditions
00h00
Dotées
d'un capital initiale de 5 millions de francs (762 195 euros), les
éditions 00h00.com ont été lancées le
16 mai 1998 par Jean-Pierre Arbon, directeur général
de Flammarion de 1988 à 1997, et Bruno de Sa Moreira, ancien
directeur de Flammarion Multimédia.
Le nom de marque
"00h00" a été choisi à dessein pour
évoquer une idée de renouveau et de préfiguration
de l'édition au XXIe siècle
C'est ainsi que
l'éditeur s'est présenté aux médias
lors de sa mise en ligne : " Le nom même que nous avons
choisi (" zéro heure ") marque l'idée d'un
nouveau départ rendu possible par la place prise en quelques
années par Internet comme moyen d'accès privilégié
à l'information et à la culture. " Six ans après,
la " première vision de l'édition au XXIe siècle
" a tourné court : 00h00 a abandonné ses activités
depuis 2003.
Son concept
est le " tout numérique " appliqué à
l'édition, sans stocks ni réseau de distribution autre
qu'Internet. 00h00 proposait aux acteurs traditionnels de l'édition
(auteurs et éditeurs) d'ouvrir avec elle sur le réseau
une nouvelle fenêtre d'exploitation des droits. Pour Jean-Pierre
Arbon, le créneau numérique est un marché supplémentaire,
une " quatrième fenêtre d'exploitation "
, après les ventes en librairie, en club et en poche. Une
large part des textes offerts par 00h00 sont des textes sous copyright
dont les droits en ligne ont fait l'objet d'un accord avec leurs
ayants-droit, mais la plupart appartiennent au domaine public. Dans
les premiers temps, les rééditions relevaient pour
l'essentiel de trois domaines : classiques de la littérature
française, science-fiction et fantaisie, sciences et sciences
humaines. La gamme s'est ensuite élargie jusqu'à 31
entrées :
A redécouvrir
/ Actualités et société / Arts et spectacles
/ Communication et NTIC / Contes et autres récits courts
/ Economie et entreprise / Erotisme / Esotérisme / Grands
classiques / Grands Entretiens / Histoire / Inédits / Jeunesse
/ Littérature contemporaine / Littérature étrangère
/ Musique / Philosophie / Poésie / Polars / Politique et
Stratégie / Presses de Sciences Po / Publications professionnelles
/ Revues / Romans français / Scénars / Science-Fiction
et fantasy / Scolaire et universitaire / Souvenirs et Mémoires
/ Théâtre / Thèses / Titles in English.
On note cependant qu'un même titre apparaît dans plusieurs
des catégories. Ainsi, " Grands classiques " et
" Romans français " citent La Duchesse de Langeais.
A ses débuts,
00h00 comptait proposer " tous les jours quelque chose de nouveau
". Le catalogue en particulier devait s'enrichir quotidiennement
de nouveaux titres. On constate aujourd'hui que pour ce qui est
de l'offre littéraire, les craintes des éditeurs traditionnels
ont été à l'encontre des projets de 00h00.
La grande majorité des oeuvres sont classiques et relèvent
du domaine public : Chateaubriand, Hugo, Zola, Vallès, Chrétien
de Troyes, Daudet, Stendhal, Gautier, Flaubert, Maupassant ou encore
Huysmans. Parmi ces noms, on trouve en outre Michel Houellebecq
pour Extension du domaine de la lutte et Anne-Cécile Brandenbourger,
animatrice du site anacoluthe.com . L'achat des droits numériques
du premier découle de la logique commerciale de 00h00.com.
Extension du domaine de la lutte a été fortement médiatisé
lors de sa sortie : le titre et le nom de l'auteur sont plus à
même de déclencher l'acte d'achat qu'une uvre
plus confidentielle.
La promotion
à coups de sorties événementielles a d'ailleurs
été la marque de fabrique de 00h00. En août
1998, trois mois seulement après son lancement, la maison
en ligne obtient les droits numériques de La Domination masculine
de Pierre Bourdieu, et le fait paraître en même temps
que le format papier, publié au Seuil. Cette première
dans le monde éditorial fait à nouveau couler beaucoup
d'encre. Si 00h00 et le Seuil ont déclaré vouloir
toucher un très large public et développer une interactivité
autour du livre, grâce à des forums spécifiques
ouverts sur le site de l'éditeur en ligne, il apparaît
clairement qu'au-delà du service au lecteur, c'est la construction
d'une image de marque qui est en jeu.
Dans sa politique de développement, 00h00 a beaucoup misé
sur la personnalisation des relations établies avec les lecteurs.
Le caractère " en ligne " de cet éditeur
supprime le relais de la librairie et du libraire. Faute de réseau
de distribution physique, 00h00.com ne peut développer de
contact en face à face avec ses clients, pourtant primordial
dans le secteur du livre. Le site web de l'éditeur a donc
été investi de plusieurs missions. En plus de la vitrine
professionnelle des activités d'édition de 00h00,
elle est son interface de vente et un lieu d'animation culturelle
et de prestation de services au consommateur. L'objectif est qu'il
s'y sente comme chez lui et qu'il ait envie d'y revenir souvent.
Cette personnalisation est l'un des axes majeurs du développement
de l'Internet commercial. Dans le contexte littéraire, 00h00
a créé des espaces réservés où
les e-lecteurs peuvent consulter " leurs livres " en ligne,
prendre des notes, conserver des liens et " inviter "
des connaissances. Autre axe majeur de développement, 00h00
proposait aux internautes des forums de discussion à visée
communautaire.
Si aujourd'hui l'usage d'espaces personnels et de forums est entré
dans la norme du web, en 1998, l'instauration de liens directs entre
l'éditeur et le lecteur et entre les lecteurs eux-mêmes
constitue une réelle originalité. 00h00, qui se réclamait
d'une ère éditoriale nouvelle, indiquait sur son site
: " Internet est un lieu sans passé, où ce que
l'on fait ne s'évalue pas par rapport à une tradition.
Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses.
"
Aujourd'hui,
le site de 00h00 annonce en page d'accueil : " Ce site a cessé
toute activité commerciale (vente d'ouvrages numériques
et papier). Il est désormais accessible uniquement à
des fins de consultation. "
Comment expliquer l'échec de cette maison ? Comme le montrent
les catégories de son catalogue, 00h00 a voulu tout faire,
être de tous les partenariats, de toutes les opérations
en lien avec la littérature numérique. Jean-Pierre
Arbon le déclare sans ambages en février 2000 lors
du Colloque sur le livre numérique organisé par BrailleNet,
la Cité des sciences, l'INSERM et l'UPMC :
" 00h00.com confirme ainsi son ambition d'être à
même de produire des titres lisibles dans tous les formats
numériques existants ou à venir.
Cette ambition suppose de développer rapidement l'offre de
titres disponibles en renforçant les coopérations
avec les éditeurs traditionnels, qu'ils soient généralistes,
professionnels ou universitaires, par le biais notamment de la diffusion
en ligne de leur propre catalogue. Sans doute implique-t-elle aussi
de dépasser à court terme le seul marché francophone
et de proposer des titres dans d'autres langues européennes,
à commencer par l'anglais. "
Si un groupe
d'édition peut couvrir divers domaines en y positionnant
des unités dotées d'une identité forte et spécialisée,
il paraît en revanche difficile pour une maison naissante
d'occuper l'intégralité du secteur éditorial
numérique, aussi nouveau soit-il. L'identité de 00h00
a dès le début été soumise à
de nombreux questionnements : un éditeur en ligne, des livres
sans papier, une librairie de fichiers électroniques
En 1998, ces notions restent peu compréhensibles. L'addition
de coups médiatiques empruntant une fois à la sociologie
(Bourdieu), une autre à la technologie (e-book) et une troisième
à l'écriture hypertextuelle (collection 2003) ont
peu à peu complètement dilué l'image de l'éditeur.
A force d'élargir ses activités, 00h00 a semé
son public.
En septembre 2000, l'éditeur qui réédite de
classiques devient un éditeur qui pourvoit des textes numériques.
Les éditions 00h00 sont rachetées par Gemstar-TV Guide
International, une société américaine spécialisée
dans les produits et les services numériques pour les médias.
Jean-Pierre Arbon précise à cette occasion : "
Nous allons continuer nos activités liées à
l'édition en ligne, tout en diffusant les titres dont nous
détenons les droits au format e-book. De son côté,
Gemstar va développer son propre portail d'accès et
de distribution pour son e-book, de façon à ne pas
faire la confusion entre les activités de distribution et
d'édition du groupe, même si 00h00 sera derrière
"
00h00, écartelé entre de multiples activités,
cesse ses activités en juin 2003 - tout comme la branche
eBook de Gemstar.
Ambitieux et
iconoclaste, 00h00 n'a pas su être à la hauteur de
ses annonces. La prudence des éditeurs traditionnels vis-à-vis
de leurs textes, la nouveauté terminologique, conceptuelle
et technologique du secteur combinées au manque de maturité
du marché ont joué contre la prise de pouvoir de Jean-Pierre
Arbon et Bruno de Sa Moreira.
Echec d'une entreprise ou échec d'un secteur ? Les atouts
éditoriaux et économiques de la dématérialisation
du texte, mentionnés ci-dessus, laissaient pourtant présager
de réelles opportunités. Si 00h00 n'a pas su les exploiter
avec mesure, CyLibris en revanche les développe depuis huit
ans.
Les éditions
CyLibris
Cylibris (de
Cy, cyber et Libris, livre) a été créé
par Olivier Gainon deux ans avant 00h00, en août 1996. C'est
le pionnier francophone de l'édition électronique
commerciale. CyLibris est en effet la première maison d'édition
à utiliser l'Internet et le numérique pour publier
de nouveaux auteurs littéraires. Vendus uniquement sur le
web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés
directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et
les intermédiaires. Au printemps 2000, CyLibris devient membre
du Syndicat national de l'édition. En 2001, certains titres
sont également distribués par un réseau de
librairies traditionnelles et numériques. En 2003, le catalogue
de CyLibris comprend une cinquantaine de titres (littérature
générale, policier, science-fiction, théâtre
et poésie).
CyLibris se positionne de manière beaucoup plus nette que
00h00. Elle se consacre essentiellement à la publication
de premières uvres d'auteurs francophones, en littérature
générale et dans des genres plus spécifiques
comme le policier, la science-fiction, le théâtre et
la poésie. Ces partis-pris sont moins flamboyants que ceux
adoptés par 00h00 mais sa longévité (à
l'échelle des entreprises du net) en souligne la justesse.
Après avoir revendiqué le " tout numérique
", CyLibris s'est positionné entre l'édition
en ligne et l'édition classique, en adoptant notamment le
livre papier et les circuits de distribution traditionnels.
Ces titres de
presse forment l'historique des évolutions de CyLibris :
Le Bien Public
(juillet 1997) : "La première maison d'édition
virtuelle"
Le Monde (août 1997) : "Edition sur Internet"
Libération (septembre 1997) : "Bonnes feuilles
numériques"
Le Monde (novembre 1997) "Réseaux du texte"
Lire (mai 1998) : "Editeurs du troisième type"
Dans les deux années qui ont suivi la création de
CyLibris, la presse s'intéresse bien plus à l'aspect
virtuel du phénomène et à sa nouveauté
qu'aux activités réelles de l'éditeur. CyLibris
n'est pas associé à l'édition seule : c'est
un "site", c'est virtuel, numérique, en réseau,
voire "du troisième type".
Le Monde
Multimédia (octobre 1998) : "Des livres à
la carte sur Internet"
Le Monde Multimédia (octobre 1998) : "CyLibris,
un jeune ancêtre"
Le Nouvel Observateur (novembre 1998) : "La révolution
de la cyber-édition"
Au tournant 1998 / 1999, l'édition en ligne demeure encore
l'apanage des journalistes multimédia. L'accent est mis sur
les caractéristiques techniques du procédé
et non sur le fond littéraire.
Télérama
(avril 1999) : "Editions CyLibris"
Livres Hebdo (juin 2001) : "CyLibris s'ancre dans l'édition
traditionnelle. L'éditeur qui débuta sur Internet
part à l'assaut des librairies"
Depuis 1999, trois ans après la fondation de la maison d'édition,
CyLibris a dépassé le statut de curiosité hybride
et suscite enfin des articles à visée culturelle.
Le tournant vers l'édition traditionnelle n'y est peut-être
pas étranger.
Le numérique
et le réseau sont des atouts intéressants pour l'édition
en ligne. Ces caractéristiques technologiques permettent
en effet de conserver le fonctionnement du système éditorial
classique tout en palliant ses dysfonctionnements, essentiellement
attachés au livre papier.
Pourquoi les deux éditeurs numériques français
n'ont-ils alors pas mieux réussi ? 00h00 a voulu jouer sur
tous les tableaux : pour une "jeune pousse" dans un secteur
nouveau, le pari était un peu trop audacieux et ni le public
ni les partenaires éditoriaux n'ont suivi. Pour CyLibris,
on ne peut guère parler d'échec puisque la maison
a déjà huit ans d'existence. La courbe de son développement
est proche de celle des jeunes maisons d'édition traditionnelles,
qui doivent se faire un nom, une légitimité et une
ligne de budget saine.
L'aspect financier a été pour l'édition électronique
l'un des principaux écueils. La mise de fond était
en général importante mais elle a été
investie pour une grande part dans des plans de communication qui
ont fait beaucoup parler et peu acheter. Pour faire du commerce
via Internet, il est nécessaire de trouver un modèle
économique fiable et original car celui du secteur littéraire
traditionnel n'est pas transposable.
SUITE
Conclusion de la deuxième partie
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