elores.com - Mémoire de maîtrise de lettres modernes

Mémoire rédigé par Elodie Ressouches.
Contact : elodii@yahoo.fr

Introduction

1 - Internet ouvre des horizons aux institutions littéraires
   A. Les bibliothèques numériques   
   B. Les expérimentations littéraires
   C. La centration sur le lecteur

2 - Les acteurs traditionnels résistent
aux NTIC
   A. Des sites web à la mode "papier"
   B. L'échec du livre électronique
   C. Le semi échec de l'édition électronique

3 - Un champ littéraire numérique
est-il en devenir ?
   A. Un champ recentré sur l'écriture :
   l'auteur exposé
   B. Un champ recentré sur les relations    littéraires : l'auteur retrouvé

   C. Un champ recentré sur le littéraire :    institution versus réseau

Conclusion
Bibliographie
Webographie
Lexique


Recensé par l'Infothèque francophone de l'Agence universitaire de la Francophonie.


Conseillé par le centre "Hubert de Phalèse" (Sorbonne nouvelle - Paris 3).

Cité par Etienne Mineur dans "Le point sur les papiers électroniques" (01.08.2007).

Cité par François Bon dans "L'Internet comme fosse à bitume" (17.02.2007).
 


C. Le semi-échec de l'édition électronique

la mise en ligne d'institutions littéraires se
heurte à l'inertie du milieu et du public

Les premières maisons d'édition en ligne sont apparues en 1996. Leur concept semble alors très séduisant. Grâce à la dématérialisation des textes, les problèmes de l'édition traditionnelle sont supprimés. Les éditeurs en ligne n'ont pas de stocks de livres imprimés, de gestion des retours et d'éventuelles opérations de pilonnage à gérer.
Les économies réalisées permettent de faire des choix éditoriaux plus audacieux, de proposer des ouvrages épuisés et des livres rares. Ces derniers pâtissent en effet de la rotation rapide des stocks de livres en librairie. Elle favorise avant tout les ouvrages en demande, les valeurs sûres et les auteurs à succès. Il est très difficile d'avoir les honneurs de la table pour un jeune auteur, une œuvre difficile ou anciennes. Les ouvrages numérisés peuvent en outre être vendus à de meilleurs prix que dans le cadre d'une édition traditionnelle, ce qui pourrait permettre aux éditeurs en ligne d'assurer leur rentabilité.
La suppression des contraintes physiques de la distribution permet aussi d'envisager le marché francophone mondial, souvent lointain, parfois isolé. Internet donne au lecteur francophone la possibilité d'accéder instantanément, à tout moment et à moindre coût à des livres en français. Elle offre aussi la possibilité à des auteurs francophones sou mis à la censure dans leur propre pays de toucher un public dont ils sont physiquement séparés et qui n'aurait pas eu accès à leurs textes.

Au-delà du texte, la dématérialisation s'applique aussi à la plupart des activités éditoriales et commerciales. Les éditeurs mettent en ligne leur catalogue exhaustif et des extraits de plusieurs pages, le lecteur peut acheter les titres de son choix sur le site… L'édition numérique emploie donc le support papier de manière très secondaire. Le symbole du manuscrit est à ce titre révélateur : les maisons classiques spécifient sur leur site que les propositions de textes par courrier électronique ne sont pas acceptées alors que les maisons en ligne en recommandent l'usage pour l'envoi des "numescrits"…

Au premier abord, l'édition électronique semble donc cumuler plusieurs atouts intéressants. Elle conserve les avantages du système éditorial classique, comme le procédé de sélection des œuvres, et pallie les inconvénients (stocks) grâce à la dématérialisation des textes. L'édition en ligne se positionne non comme un concurrent mais comme un complément du marché papier. Les éditeurs traditionnels ont cependant manifesté autant de prudence à l'égard de l'édition électronique qu'envers le livre électronique. Les problématiques de ces deux innovations se rejoignent : la nouveauté du support et la crainte du piratage induisent une prise de risque certaine.

Si les pirates sont pour les éditeurs un réel problème, comme nous l'avons vu plus haut, le risque lié aux virus informatiques inquiètent aussi les lecteurs. La propagation foudroyante des virus conduit les internautes à télécharger avec prudence les fichiers qui transitent par l'Internet. Pour un éditeur en ligne, comment réduire les craintes de clients potentiels ? Les Editions du Boucher préviennent ces éventuelles réticences en signant numériquement leurs titres au moyen d'un "certificat de clé publique & d'une clé privée". Ainsi, l'éditeur garantit la qualité du fichier. La mention d'une clé privée laisse cependant entendre que le Boucher fait d'une pierre deux coups : le sésame électronique doit aussi servir à préserver l'unicité du fichier. Elle a probablement une fonction d'antipiratage pour éviter que des copies gratuites d'œuvres payantes soient faites et distribuées.

Créer une maison d'édition numérique est un pari audacieux. Les éditeurs qui le relèvent doivent se faire une place dans un secteur déjà très concurrentiel. En terme d'image et de poids économique, ils leur est impossible de faire face aux institutions du Quartier latin telles que Gallimard ou les éditions de Minuit. Si la création et les premiers pas des maisons en ligne ont connu un fort retentissement médiatique, il appartenait aux éditeurs de transformer ce lancement en positionnement professionnel et en résultats tangibles . Plusieurs d'entre eux ont choisi de transformé leur singularité en argument marketing. Quitte à être un OVNI littéraire sur la place de l'édition, autant exploiter cette étrangeté au maximum. Les partis-pris adoptés par les éditeurs ont pris des formes diverses, comme va le montrer l'analyse des principales maisons d'édition en ligne.

1. Les éditions 00h00

Dotées d'un capital initiale de 5 millions de francs (762 195 euros), les éditions 00h00.com ont été lancées le 16 mai 1998 par Jean-Pierre Arbon, directeur général de Flammarion de 1988 à 1997, et Bruno de Sa Moreira, ancien directeur de Flammarion Multimédia.

Le nom de marque "00h00" a été choisi à dessein pour évoquer une idée de renouveau et de préfiguration de l'édition au XXIe siècle… C'est ainsi que l'éditeur s'est présenté aux médias lors de sa mise en ligne : " Le nom même que nous avons choisi (" zéro heure ") marque l'idée d'un nouveau départ rendu possible par la place prise en quelques années par Internet comme moyen d'accès privilégié à l'information et à la culture. " Six ans après, la " première vision de l'édition au XXIe siècle " a tourné court : 00h00 a abandonné ses activités depuis 2003.

Son concept est le " tout numérique " appliqué à l'édition, sans stocks ni réseau de distribution autre qu'Internet. 00h00 proposait aux acteurs traditionnels de l'édition (auteurs et éditeurs) d'ouvrir avec elle sur le réseau une nouvelle fenêtre d'exploitation des droits. Pour Jean-Pierre Arbon, le créneau numérique est un marché supplémentaire, une " quatrième fenêtre d'exploitation " , après les ventes en librairie, en club et en poche. Une large part des textes offerts par 00h00 sont des textes sous copyright dont les droits en ligne ont fait l'objet d'un accord avec leurs ayants-droit, mais la plupart appartiennent au domaine public. Dans les premiers temps, les rééditions relevaient pour l'essentiel de trois domaines : classiques de la littérature française, science-fiction et fantaisie, sciences et sciences humaines. La gamme s'est ensuite élargie jusqu'à 31 entrées :

A redécouvrir / Actualités et société / Arts et spectacles / Communication et NTIC / Contes et autres récits courts / Economie et entreprise / Erotisme / Esotérisme / Grands classiques / Grands Entretiens / Histoire / Inédits / Jeunesse / Littérature contemporaine / Littérature étrangère / Musique / Philosophie / Poésie / Polars / Politique et Stratégie / Presses de Sciences Po / Publications professionnelles / Revues / Romans français / Scénars / Science-Fiction et fantasy / Scolaire et universitaire / Souvenirs et Mémoires / Théâtre / Thèses / Titles in English.
On note cependant qu'un même titre apparaît dans plusieurs des catégories. Ainsi, " Grands classiques " et " Romans français " citent La Duchesse de Langeais.

A ses débuts, 00h00 comptait proposer " tous les jours quelque chose de nouveau ". Le catalogue en particulier devait s'enrichir quotidiennement de nouveaux titres. On constate aujourd'hui que pour ce qui est de l'offre littéraire, les craintes des éditeurs traditionnels ont été à l'encontre des projets de 00h00. La grande majorité des oeuvres sont classiques et relèvent du domaine public : Chateaubriand, Hugo, Zola, Vallès, Chrétien de Troyes, Daudet, Stendhal, Gautier, Flaubert, Maupassant ou encore Huysmans. Parmi ces noms, on trouve en outre Michel Houellebecq pour Extension du domaine de la lutte et Anne-Cécile Brandenbourger, animatrice du site anacoluthe.com . L'achat des droits numériques du premier découle de la logique commerciale de 00h00.com. Extension du domaine de la lutte a été fortement médiatisé lors de sa sortie : le titre et le nom de l'auteur sont plus à même de déclencher l'acte d'achat qu'une œuvre plus confidentielle.

La promotion à coups de sorties événementielles a d'ailleurs été la marque de fabrique de 00h00. En août 1998, trois mois seulement après son lancement, la maison en ligne obtient les droits numériques de La Domination masculine de Pierre Bourdieu, et le fait paraître en même temps que le format papier, publié au Seuil. Cette première dans le monde éditorial fait à nouveau couler beaucoup d'encre. Si 00h00 et le Seuil ont déclaré vouloir toucher un très large public et développer une interactivité autour du livre, grâce à des forums spécifiques ouverts sur le site de l'éditeur en ligne, il apparaît clairement qu'au-delà du service au lecteur, c'est la construction d'une image de marque qui est en jeu.
Dans sa politique de développement, 00h00 a beaucoup misé sur la personnalisation des relations établies avec les lecteurs. Le caractère " en ligne " de cet éditeur supprime le relais de la librairie et du libraire. Faute de réseau de distribution physique, 00h00.com ne peut développer de contact en face à face avec ses clients, pourtant primordial dans le secteur du livre. Le site web de l'éditeur a donc été investi de plusieurs missions. En plus de la vitrine professionnelle des activités d'édition de 00h00, elle est son interface de vente et un lieu d'animation culturelle et de prestation de services au consommateur. L'objectif est qu'il s'y sente comme chez lui et qu'il ait envie d'y revenir souvent. Cette personnalisation est l'un des axes majeurs du développement de l'Internet commercial. Dans le contexte littéraire, 00h00 a créé des espaces réservés où les e-lecteurs peuvent consulter " leurs livres " en ligne, prendre des notes, conserver des liens et " inviter " des connaissances. Autre axe majeur de développement, 00h00 proposait aux internautes des forums de discussion à visée communautaire.
Si aujourd'hui l'usage d'espaces personnels et de forums est entré dans la norme du web, en 1998, l'instauration de liens directs entre l'éditeur et le lecteur et entre les lecteurs eux-mêmes constitue une réelle originalité. 00h00, qui se réclamait d'une ère éditoriale nouvelle, indiquait sur son site : " Internet est un lieu sans passé, où ce que l'on fait ne s'évalue pas par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les choses. "

Aujourd'hui, le site de 00h00 annonce en page d'accueil : " Ce site a cessé toute activité commerciale (vente d'ouvrages numériques et papier). Il est désormais accessible uniquement à des fins de consultation. "
Comment expliquer l'échec de cette maison ? Comme le montrent les catégories de son catalogue, 00h00 a voulu tout faire, être de tous les partenariats, de toutes les opérations en lien avec la littérature numérique. Jean-Pierre Arbon le déclare sans ambages en février 2000 lors du Colloque sur le livre numérique organisé par BrailleNet, la Cité des sciences, l'INSERM et l'UPMC :
" 00h00.com confirme ainsi son ambition d'être à même de produire des titres lisibles dans tous les formats numériques existants ou à venir.
Cette ambition suppose de développer rapidement l'offre de titres disponibles en renforçant les coopérations avec les éditeurs traditionnels, qu'ils soient généralistes, professionnels ou universitaires, par le biais notamment de la diffusion en ligne de leur propre catalogue. Sans doute implique-t-elle aussi de dépasser à court terme le seul marché francophone et de proposer des titres dans d'autres langues européennes, à commencer par l'anglais. "

Si un groupe d'édition peut couvrir divers domaines en y positionnant des unités dotées d'une identité forte et spécialisée, il paraît en revanche difficile pour une maison naissante d'occuper l'intégralité du secteur éditorial numérique, aussi nouveau soit-il. L'identité de 00h00 a dès le début été soumise à de nombreux questionnements : un éditeur en ligne, des livres sans papier, une librairie de fichiers électroniques… En 1998, ces notions restent peu compréhensibles. L'addition de coups médiatiques empruntant une fois à la sociologie (Bourdieu), une autre à la technologie (e-book) et une troisième à l'écriture hypertextuelle (collection 2003) ont peu à peu complètement dilué l'image de l'éditeur. A force d'élargir ses activités, 00h00 a semé son public.
En septembre 2000, l'éditeur qui réédite de classiques devient un éditeur qui pourvoit des textes numériques. Les éditions 00h00 sont rachetées par Gemstar-TV Guide International, une société américaine spécialisée dans les produits et les services numériques pour les médias. Jean-Pierre Arbon précise à cette occasion : " Nous allons continuer nos activités liées à l'édition en ligne, tout en diffusant les titres dont nous détenons les droits au format e-book. De son côté, Gemstar va développer son propre portail d'accès et de distribution pour son e-book, de façon à ne pas faire la confusion entre les activités de distribution et d'édition du groupe, même si 00h00 sera derrière "… 00h00, écartelé entre de multiples activités, cesse ses activités en juin 2003 - tout comme la branche eBook de Gemstar.

Ambitieux et iconoclaste, 00h00 n'a pas su être à la hauteur de ses annonces. La prudence des éditeurs traditionnels vis-à-vis de leurs textes, la nouveauté terminologique, conceptuelle et technologique du secteur combinées au manque de maturité du marché ont joué contre la prise de pouvoir de Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira.
Echec d'une entreprise ou échec d'un secteur ? Les atouts éditoriaux et économiques de la dématérialisation du texte, mentionnés ci-dessus, laissaient pourtant présager de réelles opportunités. Si 00h00 n'a pas su les exploiter avec mesure, CyLibris en revanche les développe depuis huit ans.

Les éditions CyLibris

Cylibris (de Cy, cyber et Libris, livre) a été créé par Olivier Gainon deux ans avant 00h00, en août 1996. C'est le pionnier francophone de l'édition électronique commerciale. CyLibris est en effet la première maison d'édition à utiliser l'Internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires. Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et les intermédiaires. Au printemps 2000, CyLibris devient membre du Syndicat national de l'édition. En 2001, certains titres sont également distribués par un réseau de librairies traditionnelles et numériques. En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de titres (littérature générale, policier, science-fiction, théâtre et poésie).
CyLibris se positionne de manière beaucoup plus nette que 00h00. Elle se consacre essentiellement à la publication de premières œuvres d'auteurs francophones, en littérature générale et dans des genres plus spécifiques comme le policier, la science-fiction, le théâtre et la poésie. Ces partis-pris sont moins flamboyants que ceux adoptés par 00h00 mais sa longévité (à l'échelle des entreprises du net) en souligne la justesse. Après avoir revendiqué le " tout numérique ", CyLibris s'est positionné entre l'édition en ligne et l'édition classique, en adoptant notamment le livre papier et les circuits de distribution traditionnels.

Ces titres de presse forment l'historique des évolutions de CyLibris :

Le Bien Public (juillet 1997) : "La première maison d'édition virtuelle"
Le Monde (août 1997) : "Edition sur Internet"
Libération (septembre 1997) : "Bonnes feuilles numériques"
Le Monde (novembre 1997) "Réseaux du texte"
Lire (mai 1998) : "Editeurs du troisième type"

Dans les deux années qui ont suivi la création de CyLibris, la presse s'intéresse bien plus à l'aspect virtuel du phénomène et à sa nouveauté qu'aux activités réelles de l'éditeur. CyLibris n'est pas associé à l'édition seule : c'est un "site", c'est virtuel, numérique, en réseau, voire "du troisième type".

Le Monde Multimédia (octobre 1998) : "Des livres à la carte sur Internet"
Le Monde Multimédia (octobre 1998) : "CyLibris, un jeune ancêtre"
Le Nouvel Observateur (novembre 1998) : "La révolution de la cyber-édition"

Au tournant 1998 / 1999, l'édition en ligne demeure encore l'apanage des journalistes multimédia. L'accent est mis sur les caractéristiques techniques du procédé et non sur le fond littéraire.

Télérama (avril 1999) : "Editions CyLibris"
Livres Hebdo (juin 2001) : "CyLibris s'ancre dans l'édition traditionnelle. L'éditeur qui débuta sur Internet part à l'assaut des librairies"

Depuis 1999, trois ans après la fondation de la maison d'édition, CyLibris a dépassé le statut de curiosité hybride et suscite enfin des articles à visée culturelle. Le tournant vers l'édition traditionnelle n'y est peut-être pas étranger.

Le numérique et le réseau sont des atouts intéressants pour l'édition en ligne. Ces caractéristiques technologiques permettent en effet de conserver le fonctionnement du système éditorial classique tout en palliant ses dysfonctionnements, essentiellement attachés au livre papier.
Pourquoi les deux éditeurs numériques français n'ont-ils alors pas mieux réussi ? 00h00 a voulu jouer sur tous les tableaux : pour une "jeune pousse" dans un secteur nouveau, le pari était un peu trop audacieux et ni le public ni les partenaires éditoriaux n'ont suivi. Pour CyLibris, on ne peut guère parler d'échec puisque la maison a déjà huit ans d'existence. La courbe de son développement est proche de celle des jeunes maisons d'édition traditionnelles, qui doivent se faire un nom, une légitimité et une ligne de budget saine.
L'aspect financier a été pour l'édition électronique l'un des principaux écueils. La mise de fond était en général importante mais elle a été investie pour une grande part dans des plans de communication qui ont fait beaucoup parler et peu acheter. Pour faire du commerce via Internet, il est nécessaire de trouver un modèle économique fiable et original car celui du secteur littéraire traditionnel n'est pas transposable.

SUITE   Conclusion de la deuxième partie