Le passage à l'écran des institutions littéraires
est plus profond qu'il n'y paraît. Les changements évoqués
ci-dessus font partie des plus voyants, mais ils ne participent guère
de la fondation du champ littéraire numérique. La révolution
qui a en effet été tentée s'est heurtée
de plein fouet aux résistances attachées à la
littérature sous ses formes traditionnelles telles que le livre
et le texte linéaire.
Ce n'est souvent qu'à travers l'évolution des usages
qu'apparaissent les véritables réformes. Les innovations
techniques sont condamnées à l'échec si elles
ne sont pas d'emblée plébiscitées et adoptées
par un large public. Le cas du livre électronique en est une
démonstration. Le rythme des révolutions techniques
est bien plus rapide que celui des transformations des usages et des
pratiques, même dans le domaine de la littérature. Dans
l'essai collectif Où va le livre ?, qui rassemble des
spécialistes du livre et de l'édition pour faire le
point sur les bouleversements que vit actuellement l'univers du livre,
Jean-Yves Mollier conclut :
"L'histoire longue de la lecture montre avec force que les mutations
dans l'ordre des pratiques sont souvent plus lentes que les révolutions
des techniques et toujours en décalage par rapport à
celles-ci."
Révolution
versus mutation : ces types d'évolution diffèrent
autant dans leur mode opératoire que dans leur portée.
La première est d'après le Robert un "changement
brusque et important" tandis que la seconde correspond à
une "transformation profonde et durable", plus adéquate
pour amorcer un champ littéraire qui serait numérique.
A l'inverse des pseudo nouveautés très "tape-à-l'il"
étudiées dans la première partie et des "coups
d'éclat" sans lendemain envisagés dans la deuxième,
cette troisième partie montre donc comment les structures
des institutions et les rapports qu'elles entretiennent traditionnellement
sont en mutation.
Ainsi, le champ
littéraire numérique en devenir réactualise
des comportements sociaux disparus. Il réinsère notamment
le lecteur dans la sphère du littéraire. Le lecteur
en était écarté depuis l'escalade commerciale
de l'industrie du livre, qui l'a relégué tout au bout
de la chaîne, au rang de simple consommateur.
La réactualisation de formes anciennes telles que les salons
de discussion, évoqués plus haut, demeure cependant
toute relative. Comme nous l'avons vu, le champ littéraire
est investi par les lecteurs via les forums et les listes de diffusion.
Ces communautés de e-lecteurs regroupés autour de
totems tels que le site Zazieweb ou les forums de Télérama
n'ont de commun avec les habitués des salons d'antan que
le goût de la lecture et du débat. Cela, certes, est
central, mais si la lettre est restée, l'esprit a bel et
bien changé. Les salons d'alors "se distinguent plus
par ce qu'ils excluent que par ce qu'ils rassemblent" . Aujourd'hui
les sites et les listes cherchent davantage à rassembler
les amateurs qu'à les discriminer, ou alors sur des questions
de goûts. L'origine sociale des publics a aussi beaucoup changé
: l'école pour tous et l'accès aux biens culturels
a ouvert à la majeure partie de la population un secteur
longtemps resté exclusif.
Si des parallèles peuvent être établis entre
l'époque classique et aujourd'hui, il apparaîtra donc
dans cette partie que le passage de l'écrit à l'écran
fait émerger des conditions inédites et propres à
la nature numérique du champ littéraire en devenir
et que les actions des écrivains participent largement de
ces mutations.
Plan
A.
Un champ recentré sur l'écriture : l'auteur exposé
B.
Un champ recentré sur les relations littéraires :
l'auteur retrouvé
C.
Un champs recentré sur le littéraire : institution
versus réseau
Conclusion
de la deuxième partie
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