|
B. Un champ recentré sur les relations littéraires
: l'auteur retrouvé
Les progrès
conjoints de l'alphabétisation et de l'industrie du livre
ont très fortement élargi le lectorat. Parallèlement,
l'institutionnalisation du champ littéraire a enfermé
l'auteur dans une sphère qui reste inaccessible aux lecteurs.
Le contact n'est souvent possible qu'à travers des médiations
comme celles de la presse (critiques, interviews), des maisons d'édition
(courrier) ou encore des diverses manifestations (salons). Pour
Jean-Michel Maulpoix, l'auteur doit inventer autre chose pour exister
autrement qu'à travers ces prismes :
"Désir de renforcer le livre, voire de le replacer au
centre de l'écrit en lui rendant cet entourage que le milieu
éditorial et critique d'aujourd'hui néglige..."
La facilité
à laquelle se livre certains critiques ou médias est
un regret récurrent dans les sites d'écrivains. On
peut voir là une autre des motivations qui résident
à la base d'un site. Le poète précise plus
loin dans le site que "ce type d'intervention s'accordait à
la situation de l'écrivain d'aujourd'hui". A nouveau
les institutions littéraires sont mises en cause :
"Singulièrement ou collectivement, [cette intervention]
constitue une réponse, une réplique horizontale ou
latérale à l'effritement actuel de la pyramide littérature
: à un milieu littéraire décousu, des comités
de lecture inexistants, un défaut aggravé d'interlocuteurs,
un manque de critique, une presse paresseuse, confisquée
ou occupée à autre chose..."
Sans aller aussi
loin, Thierry Beinstingel note que ses activités numériques
sont totalement dissociées de son éditeur, et qu'il
y aurait pourtant des pistes à explorer pour le service de
presse : "pas forcément court-circuiter mais complémentariser
(sic) le service de presse par des circuits Internet". Concernant
la liberté dont il peut user dans ses pages, il estime que
"c'est toléré parce que ça ne nuit pas,
au contraire, ça peut provoquer des ventes parce que des
gens vous auront vu sur votre site".
Le contact entre
écrivains et lecteurs prend en effet place dans un espace
virtuel qui préserve l'intimité de chacun - surtout
celle du plus connu ! Contrairement à l'adresse postale qui
localise le destinataire, une adresse électronique est tout
à la fois directe et discrète. Le web court-circuite
le système et permet d'accéder directement à
l'écrivain.
Ces correspondances
peuvent générer de grandes satisfactions mais la relation
entre l'auteur et le lecteur ne saurait se limiter à quelques
relations épistolaires. Pour ouvrir le texte au plus grand
nombre et recentrer l'écrivain au sein de la sphère
littéraire, "il fallait trouver, pour la visibilité
de littérature 'en train de se faire', une présence
originale, hors esprit de diffusion commerciale" explique François
Bon sur le site remue.net . Pour Jean-Michel Maulpoix, "le
parti-pris est évidemment de ne pas substituer Internet au
livre, mais de faire plutôt en sorte que celui-là facilite
ou accompagne l'accès à celui-ci : par exemple, en
montrant aussi des carnets, des brouillons, des ébauches,
des états liminaires du texte (auxquels le lecteur n'a d'ordinaire
jamais accès)".
Au-delà
du livre objet, des auteurs ont donc cherché à mettre
au point une solution originale, qui traite de littérature
contemporaine sans reprendre les publications et qui favorise d'abord
la réflexion dans le but d'inaugurer une communication personnalisée
avec l'auteur. L'enjeu est d'utiliser le potentiel créatif
d'Internet pour que le réseau innove en matière de
contact direct avec les écrivains, mette en relation directe
avec leur atelier, voire leur table de travail.
Thierry Beinstingel
fait partir de ce courant. Ses "Feuilles de routes" sont
sous-titrées "Tentative d'exposition du travail littéraire
à la vue de tous". La mise en ligne de cet espace date
de septembre 2000, peu de temps après la sortie du roman
Central. Il a d'abord publié les documents préparatoires
de ses livres :
"J'ai mis en ligne une fois que Composants est paru
un petit dossier où j'ai mis toutes les notes préalables,
un condensé de toutes les notes d'écriture, des choses
qui me paraissaient importantes, des photos qui m'avaient interpellé,
les échanges que j'ai eus avec l'éditeur, des choses
comme ça qui me semblaient tout à fait être
dans la tentative d'exposition du travail littéraire."
Son objectif est d'appliquer cette méthode dès le
début de la genèse du récit pour "voir
comment naît le texte" :
"si je veux faire ça, mettre le premier jet, c'est vraiment
pour l'exposition, pour moi ce serait vraiment le summum dans la
réalisation : voir où on en est au jour le jour."
Il met en uvre sa "profession de foi" en ouvrant
son bureau d'écrivain chaque semaine via une lettre et des
actualisations sur son site :
"Je tiens quand même à mettre à jour, en
vertu de cette accumulation, le besoin de faire le point une fois
par semaine, de la semaine que j'ai passée, à me mettre
à mon travail chaque jour, à voir comment j'avance
dans l'écriture [
]. Donc voilà pour moi c'est
absolument nécessaire, c'est vital je dirais. Donc c'est
pour ça plus ça avance plus j'ai l'impression que
je me sens tenu à les mettre à jour."
Pour Thierry Beinstingel, le processus d'écriture s'est donc
peu à peu intimement lié à celui de l'actualisation
du site, tant et si bien que les activités numériques
sont devenues vitales. L'exposition littéraire est désormais
une nécessité ; rendre des comptes à ses lecteurs
est pour lui une manière de baliser ses avancées et
de faire le point sur le progrès de la rédaction.
Selon le mot de François Bon, il s'agit bel et bien là
de voir de la littérature "en train de se faire".
La longévité
des sites d'écrivains tient donc à la place qu'ils
prennent (ou non) dans le processus d'écriture. François
Bon déclare qu'il considère désormais les heures
consacrées au numérique "comme organiques à
[son] travail d'écrivain". Dans le dossier "Internet,
nouvelle chance pour le livre", publié par Le Monde
numérique en avril 2004, il explique qu'il lui arrive
même "d'utiliser [s]es pages personnelles pour la gestation
d'un travail, ou même de proposer des expériences qui
n'auront pas d'autre lieu que le Web : mon Journal images, par exemple"
:
"Le renversement, c'est qu'autrefois, à notre table
de travail, on tournait le dos au monde, alors que, aujourd'hui,
l'écran est devenu la lucarne de notre lien au monde. [
]
D'où l'idée que dans cette phase de constitution,
de recherche, qu'est l'Internet littéraire, on ait à
mettre soi-même en ligne ce qu'on aime à y trouver
chez d'autres."
Avec Internet, une nouvelle proximité est apparue : la virtualité
du réseau permet aux écrivains de se rencontrer et
de collaborer, et ainsi de constituer un champ disciplinaire ouvert
aux expérimentations sans visées commerciales. Ces
associations ne tombent pas sous la coupe des institutions littéraires,
qui n'ont que peu investi la Toile et qui ne peuvent de toutes façons
pas avoir de mainmise sur ces activités collégiales.
Ce qui se constitue peu à peu depuis quelques années
pourrait être un "hors-champ littéraire".
Son volume, en comparaison avec le champ littéraire traditionnel,
est en effet extrêmement réduit. Il est donc encore
difficile de l'envisager en tant que champ à part entière.
Il existe cependant quelque chose, dans la mesure où ses
animateurs cherchent à se démarquer du pouvoir économique
et symbolique.
Dans Les règles de l'art , Pierre Bourdieu écrit
que "l'indignation morale contre toute les formes de soumission
au pouvoir ou au marché [...] a joué un rôle
déterminant [...] dans la résistance quotidienne qui
a conduit à l'affirmation progressive de l'autonomie des
écrivains". La ligne de conduite des écrivains
sur Internet en ligne est similaire : pour conserver ce que François
Bon nomme "une indépendance nécessaire",
ils font le "refus de publicité ou de sponsors".
SUITE
C. Un champ recentré sur le
littéraire : institution versus réseau
|