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C. Un champ recentré sur le littéraire : institution
versus réseau
Nous avons vu
que les écrivains qui s'impliquent dans le réseau
littéraire cherchent à se démarquer d'une perspective
commerciale et à établir d'autres types de relations
avec le lecteur : ouvrir le bureau, exposer la table de travail,
donner de soi, de son temps, de son travail.
La pierre angulaire
du réseau en cours de constitution est le don. Comme d'autres,
Jean-Michel Maulpoix l'évoque sur son site :
"Je verse de l'écrit imprimable (voire pré-imprimé)
: Internet sert de relais, de simple moyen de transmission. Je vous
donne gratis. Je n'ai rien à vendre. En fait, je donne à
lire des choses la plupart du temps déjà imprimées
ailleurs sur papier (livres épuisés, articles : ce
qui d'une manière ou d'une autre a déjà une
existence littéraire)."
Le don et l'esprit
de don sont à l'origine de plusieurs sites d'auteurs. Ainsi,
la première contribution de François Bon à
l'Internet a été une édition numérique
des textes de Rabelais, via la bibliothèque en ligne Athena,
dont le principe d'accès libre et gratuit posait une règle
fondamentale. Plusieurs éditions ont suivi, consacrées
à d'autres écrivains classiques. Cependant, les utilisateurs
du site ont fait des demandes sur la littérature actuelle.
A cette époque,
en 1997, Internet était en effet "une grande boîte
vide". Et pour cause : contrairement aux textes classiques
dont les droits sont tombés dans le domaine public, les uvres
contemporaines appartiennent aux éditeurs et les droits qui
y sont attachés constituent tout ou partie des revenus de
leurs auteurs. La publication pure et simple de textes commercialisés
n'était donc pas possible : "Il fallait trouver, pour
la visibilité de littérature 'en train de se faire',
une présence originale, hors esprit de diffusion commerciale".
C'est dans cet
esprit que François Bon crée pendant l'été
1997 sa première page personnelle et y publie un "ensemble
de ressources, textes, études, liens, concernant les meilleurs
auteurs d'aujourd'hui", dont plusieurs inédits. L'entreprise
détonne dans le secteur des lettres ; cet accès inédit
aux écrivains contemporains, "plus près de l'atelier,
du laboratoire, de la table de travail de l'écrivain",
remporte un vif succès.
Pour Jean-Michel
Maulpoix, "l'idée ou le désir de mettre en place
sur la toile un site personnel [
] me sont venus par François
Bon [
]. Plus précisément, ce projet naquit d'une
invitation qu'il m'avait lancée à lui donner un texte
pour cet endroit à mes yeux encore mystérieux alors
: un site, son site...". Il est à nouveau question de
don. Loin de l'économie des revues ou des recueils collectifs,
des auteurs se sont rapprochés pour collaborer à un
même projet, un même effort, une même idée
: faire exister la littérature contemporaine d'expression
francophone sur Internet. Cet engagement n'a aucune implication
commerciale, et "la formule mérite que l'on s'y arrête
: donner un texte à quelqu'un pour son site, c'est d'abord
le lui donner à lui (amicalement, personnellement) pour qu'il
le propose à d'autres, pas tout à fait comme lorsqu'on
donne un texte à un responsable de revue" écrit
Jean-Michel Maulpoix. On est en effet dans un monde économique
à l'envers :
"l'artiste ne peut triompher sur le terrain symbolique qu'en
perdant sur le terrain économique (au moins à court
terme), et inversement (au moins à long terme)."
Bourdieu évoque
ici la conquête de l'autonomie menée au XIXe siècle
par les écrivains qui ont cherché à faire émerger
un champ littéraire dissocié des institutions. Ce
constat se prête bien à la situation contemporaine,
qui vérifie d'autres critères énoncés
par Pierre Bourdieu, tels qu'une "ambiance d'exaltation intellectuelle"
et un "esprit de camaraderie" qui ne sont pas forcément
courants dans le monde des lettres :
"Dans ce mouvement permanent d'éclosion et reconfiguration
de l'Internet littéraire, les relations entre sites offrent
une figure inédite, très différente des rapports
de revue à revue ou d'éditeur à éditeur.
Je suis souvent très surpris de la qualité de ces
échanges, de la disponibilité réciproque."
Corollaires
du don, le partage et l'amitié sont deux éléments
récurrents, cités par Jean-Michel Maulpoix :
"En l'occurrence ici un écrivain donne à un autre
écrivain, une écriture à une autre écriture.
Sous-entendu : je t'accueille dans mon lieu, dans ma maison virtuelle
; tu fais partie de ceux dont j'estime le travail..."
ou François Bon :
"dans l'énormité de ce boulot, il y a aussi quelques
bons kilos d'amitié virtuelle qui circulent chaque jour.
C'est bigrement précieux, et c'était peut-être
le plus inattendu de ce que nous avons ensemble commencé
de forger."
Cette camaraderie
fournit le bouillon de culture nécessaire pour créer
et faire circuler les productions. Cependant, une trop forte communauté
pourrait conduire le groupe à fonctionner en vase clos et
à limiter son public à ses pairs. Pierre Bourdieu
note qu'il existe dès le XIXe siècle un décalage
entre les jeunes écrivains et la société. Cet
écart est temporel ; les critères de l'avant-garde
sont trop novateurs pour être rapidement assimilés
par le public.
Dans le contexte contemporain, outre les résistances rétrogrades
aux NTIC, la question du décalage en tant que "caractéristique
structurale du champ de production restreinte" se pose aussi.
Les écrivains que nous avons mentionnés ont pour lecteurs
essentiellement leurs collaborateurs et leurs amis, au risque de
manquer d'ouverture. Dans le bulletin daté du lundi 17 mai
2004, François Bon rapporte que le regroupement autour de
remue.net est accusé de faire du favoritisme :
"Le livre de la semaine [
] on peut lire chez les amis
d'Inventaire/Invention. Je précise bien "amis",
puisque récemment deux sites en baisse de vitesse s'en prennent
délicatement à remue.net sous prétexte que
justement on s'en tient, dans le travail collectif que nous forgeons
depuis des mois, et la circulation d'informations à laquelle
nous sommes si attachés, à privilégier, oui,
cette idée périmée d'amitié..."
Il semble cependant
difficile de faire un tel procès à des écrivains
qui cherchent à s'exposer sur le réseau mondial.
Si des communautés d'esprit et d'intérêt se
forment, elles savent aussi se réunir derrière des
combats communs, en particulier politiques et économiques.
Pour Pierre Bourdieu, "l'intellectuel se constitue comme tel
en intervenant dans le champ politique au nom de l'autonomie et
des valeurs spécifiques d'un champ de production culturelle
parvenu à un haut degré d'indépendance à
l'égard des pouvoirs". La tribune qu'offre Internet
permet à l'écrivain engagé d'afficher ses positions
en toute indépendance. Dans notre corpus, Francis Mizio et
l'association remue.net ont été les principaux "agitateurs".
Ils n'appartiennent résolument pas aux mêmes groupes
mais tous deux ont beaucoup utilisé leur site pour protester
contre des projets du gouvernement, publier des informations, lancer
des pétitions
Ces activités
militantes ne pourraient avoir lieu dans le cadre strictement littéraire,
car l'écrivain y est "socialement crédité
d'une fonction reconnue mais subordonnée, strictement cantonné
dans le divertissement, et ainsi écarté des questions
brûlantes de la politique et de la théologie"
- Bourdieu évoquait là "l'écrivain du
XVIIe siècle, prébendier d'Etat .
La liberté
des écrivains en ligne s'exerce notamment grâce à
l'immédiateté du réseau. Des documents de toutes
sortes circulent en tous sens. La circulation est une notion récurrente,
évoquée par la plupart des auteurs sur leur site,
entre autres Jean-Michel Maulpoix et François Bon :
"Là aussi, des choix qui ne sont valides qu'à
condition que nous soyons capables de faire lire et circuler nos
mises en ligne
"
La circulation
s'applique donc à des transferts de données, mais
pas seulement :
"Ne fût-ce qu'à cause de la nouveauté technologique
du medium en cause, il se dessine une association subjective plus
directe que dans les procédures classiques de l'édition.
Il n'est pas négligeable que le désir de 'construire'mon
propre 'site'me soit venu d'un autre. D'emblée cette entreprise
s'entend en termes de circulation."
La circulation
est aussi aération, diffusion, propagation
Les idées
essaiment, les parentèles idéologiques et artistiques
tissent les mailles du réseau.
Une circulation
trop dense et en système fermé ne risque-t-elle pas
cependant d'épuiser les ressources mises en uvre ?
Si un même texte est affiché sur plusieurs sites, si
les initiatives proviennent toutes plus ou moins de la même
origine, si les mêmes acteurs interviennent ici et là,
une monotonie est à craindre.
Il est vrai qu'après quelques mois d'observation du milieu,
de suivi des lettres de diffusion et de recoupages de noms, on s'aperçoit
que le milieu est assez petit et que les mêmes personnes reviennent
sans cesse.
L'un de ces pivots, François Bon, estime cependant que la
récurrence ne mène pas à l'homogénéisation
:
"Je suis souvent très surpris de la qualité de
ces échanges, de la disponibilité réciproque.
Elle pourrait, tant on s'habitue à voir une signature apparue
sur remue.net réapparaître chez les autres, conduire
à un affaiblissement de la diversité. J'ai l'impression
qu'on a su prendre le chemin, et le nombre de webmasters amis présents
à notre AG en témoigne, d'un nécessaire renforcement
des identités spécifiques de chaque site : cela implique
de maintenir ces relations ouvertes et solidaires, attentives, et
permet de résolument avancer dans les refus ou les exigences,
pour que cette lisibilité dans la diversité contribue
au visage en devenir du Net."
Au début
de cette partie, nous cherchions à savoir s'il existe sur
Internet un champ littéraire constitué et indépendant.
Les éléments que nous avons passés en revue
nous ont montré que les écrivains, par la création
de leur site et par les fédérations qu'ils savent
susciter autour d'eux, concourent à faire émerger
ce que nous avons nommé un "hors-champ littéraire",
en référence à sa taille encore restreinte.
Cette émergence
suit les étapes et les critères énoncés
par Pierre Bourdieu dans Les règles de l'art. Cet
essai décrit "trois états du champ" et il
est étonnant de constater que certaines caractéristiques
du troisième état valent pour le contexte numérique.
Ainsi, l'analyse
de François Bon citée ci-dessus correspond à
ce que Bourdieu associe à ce qu'il appelle "faire date".
Le champ est déjà défriché, certains
pionniers de la première heure, tels Tanguy Viel et Jacques
Bon, n'ont pas fait la transition. L'enjeu a changé : après
avoir conjugué les efforts pour créer de toutes pièces
un web littéraire, il s'agit à présent de distinguer
les identités diverses :
"On comprend la place qui, dans cette lutte pour la vie, pour
la survie, revient aux marques distinctives qui, dans le meilleur
des cas, visent à repérer les plus superficielles
et les plus visibles des propriétés attachées
à un ensemble d'uvres ou de producteurs. Les mots,
noms d'école ou de groupes, noms propres, n'ont tant d'importance
que parce qu'ils font les choses : signes distinctifs, ils produisent
l'existence dans un univers où exister, c'est différer,
'se faire un nom', un nom propre ou un nom commun (celui d'un groupe)."
Sur Internet,
tout ou presque passe par les mots. Pour exister, il y a donc des
places à investir pour être bien positionné.
Les écrivains et les amateurs dans leur sillage sont en opposition
farouche au web littéraire commercial, qui peut s'assurer
une bonne visibilité grâce à des liens promotionnels
et à des opérations marketing.
Pour les auteurs
que nous avons suivis, "entre une indépendance nécessaire,
refus de publicité ou de sponsors, et une échelle
du site qui dépasse désormais nos moyens individuels,
il y a un itinéraire pas facile à frayer" qui
se joue au niveau symbolique et non au niveau économique
:
"La seule accumulation légitime [
] consiste à
se faire un nom, un nom connu et reconnu, capital de consécration
impliquant un pouvoir de consacrer des objets (c'est l'effet de
griffe ou de signature) ou des personnes (par la publication, l'exposition,
etc.), donc de donner valeur, et de tirer les profits de cette opération."
C'est le parti
adopté par François Bon lorsqu'il fonde en 2001 remue.net
association. Fédérer sous son propre nom est une entreprise
quelque peu égocentrique qui se prête mal au contexte
littéraire, qui plus est sur Internet, où prime comme
nous l'avons vu l'idée de circulation. Le choix de l'association
officialise une situation de fait.
Le nom de l'association
est intéressant : "remue.net", au-delà des
connotations liées au verbe, affiche un ".net"
qui campe résolument le littéraire du côté
du réseau (net), qu'il soit professionnel, amical ou technologique.
Il y a là une prise de position forte qui se prête
parfaitement bien à l'effet de griffe décrit ci-dessus
par Bourdieu - tant et si bien que le site a pris le pas sur son
créateur :
"Maintenant, il m'arrive d'entendre 'Ah, c'est vous, remue.net
?'
"
Cet état
d'esprit qui emprunte à l'économie du don, à
la fédération et à la circulation est dans
la lignée du copyleft, que nous avons évoqué
plus haut. Le copyleft consiste à partager le savoir et à
progresser grâce à l'intelligence collective. Si les
auteurs signent leurs textes et n'abandonnent pas les droits qu'ils
ont dessus, ils ne les soumettent pas pour autant au régime
très strict du copyright et les mettent en circulation.
Au regard des
règles qui régissent le champ littéraire traditionnel
et de la veille qu'y font les institutions, les démarches
décrites ci-dessus sont profondément originales et
ne trouvent guère de comparaisons possibles. Il apparaît
donc qu'un champ littéraire fondé sur les caractéristiques
propres à l'Internet se constitue. Son émergence concorde
avec les étapes dégagées par Pierre Bourdieu
dans son analyse de la genèse du champ littéraire
traditionnel.
SUITE
Conclusion
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