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Mémoire de Maîtrise de Lettres modernes effectué en 2003 / 2004 à l'Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3 sous la direction de Monsieur Michel Bernard.
Les institutions de la littérature
revisitées par Internet
Introduction
Ce mémoire
a connu un développement peu linéaire. Entamé
en 1999, c'est l'Internet pionnier de la seconde moitié des
années 1990 qu'il a tout d'abord étudié. Friche
virtuelle, champ de tous
les possibles, le web a très vite été débordé
par son image de média révolutionnaire. De l'hostilité
profonde des uns à l'enthousiasme sans limite des autres,
un large éventail de passions s'est cristallisé sur
les représentations véhiculées par la presse.
L'étude
de quelques titres d'articles du Monde montre sans ambages les fortunes
diverses dont l'Internet a fait les frais. En 1995, sous la plume
de Jacques Buob, le web est dépeint à peu de chose
près comme un Antéchrist en puissance :
"Les
réseaux géants d'informations abolissent le temps
et l'espace. Ils se moquent des frontières et promettent
le meilleur des mondes. Mais ils risquent de faciliter l'évasion
fiscale, l'espionnage, le terrorisme, la criminalité organisée,
les atteintes à la vie privée. Et de mettre en péril
les fondements de nos démocraties." (1)
L'allusion antiphrastique au roman d'anticipation d'Aldous Huxley
souligne la crainte suscitée par le réseau à
ses débuts. Le titre de l'article, "Le cyberespace,
enfer et paradis", est symptomatique de l'égarement
que l'on pouvait alors ressentir face à ce "tout virtuel".
Dix-huit
mois plus tard, dans les colonnes du même quotidien, Annie
Khan emploie la même terminologie : "Internet, de l'enfer
au paradis". On note cependant l'heureuse progression accomplie
par le web, qui oppose désormais à la dualité
enfer / paradis un sain passage du premier vers le second. Jacques
Gaillot, cité par l'auteur, campe un peu plus le réseau
du côté limpide de la force :
"'L'image
d'Internet en France change à grande vitesse. Considéré
hier avec scepticisme ou même avec aversion par certains,
le réseau est en voie de réhabilitation. Si Internet
avait existé à l'époque de Jésus, Jésus
serait sur Internet.' Ainsi s'exprime Monseigneur Gaillot dans l'émission
'La révolution Internet'."
L'hyperbole est un trait constant des articles de presse de cette
période : "L'explosion numérique" , "Conférences
planétaires" . Les faveurs des journaux vont aussi au
lexique de la conquête : "Les pionniers du deuxième
monde" .
Pendant
la seconde moitié des années 1990, l'Internet suscite
une curiosité exponentielle, comme le montre ce graphique
:

1992 / 2003 : progression et totaux annuels des
citations du terme "Internet" dans Le Monde.
Absent
des colonnes du quotidien jusqu'en 1992, les occurrences du terme
"Internet" ont fortement augmenté entre 1993 et
2000. Cette période correspond à la "bulle Internet",
époque faste des entreprises de la "net economy".
A cette époque, les sites "pionniers" avaient balisé
l'espace numérique depuis plusieurs années déjà
et la fracture entre les "amateurs" et les "professionnels"
du réseau était consommée.
Une
fois la première vague passée, les institutions ont
créé elles aussi leur avatar numérique. Le
site de l'Académie française est en ligne depuis décembre
1998. Avec quel résultat ? C'est l'une des questions qu'aborde
ce mémoire, consacré aux institutions littéraires
revisitées par Internet.
Le
potentiel du web à l'endroit de la littérature est
évoqué dès 1996 sous un titre qui a pu paraître
iconoclaste : "Internet, nouvelle académie française".
En 2000, au plus fort de la vogue numérique, le Salon du
Livre de Paris crée l'événement avec un "Village
eBook". Le choix du terme n'est pas anodin. Il fait référence
au concept du "village planétaire" énoncé
par Marshall Mac Luhan. Cette expression, aussi contestée
que sacralisée, désigne les phénomènes
propres à l'Internet, où sont abolis la distance et
le temps. Un village dans un salon, une bibliothèque dans
un livre : le marketing n'est avare d'aucune formule choc pour frapper
le public.
La
couverture médiatique du Village eBook a été
à la mesure du jeune engouement français pour les
nouvelles technologies. Le public s'est pressé aux rencontres
organisées à cette occasion. "A la conquête
de l'écriture numérique", "Aux frontières
du numérique : le papier" : on relève à
nouveau, dans l'intitulé des conférences, une rhétorique
pionnière. Le secteur littéraire de l'Internet était
neuf, tout était à créer : "Inventer le
livre numérique : un défi pour les éditeurs".
Cependant, on escomptait davantage la littérature à
l'ère informatique qu'on ne la comptait : la même poignée
d'intervenants était de toutes les tables rondes. Bref, le
créneau littéraire de l'Internet est envisagé
au futur simple : "Comment lira-t-on au XXIe siècle
?", "La bibliothèque du futur".
Aujourd'hui,
nous savons que la révolution numérique de la littérature,
telle qu'on l'imaginait en 2000, n'a pas eu lieu. Les intitulés
des conférences montrent d'ailleurs la prégnance des
référents traditionnels tels que le papier et la bibliothèque.
Cependant
l'histoire de la littérature tient en partie à celle
de ses supports. Roger Chartier, historien du livre, le rappelle
au sujet de la lecture :
"L'histoire
de la lecture est faite de grandes mutations et de ruptures. Quelles
sont les principales étapes de cette évolution ?
R. Chartier : On peut distinguer trois grands éléments
qui modifient les pratiques de lecture. D'abord, les données
techniques de production des textes, comme l'invention de l'imprimerie
au milieu du XVe siècle. Mais aussi les mutations dans les
supports de l'écrit, plus décisives encore. Le livre,
qui a conservé la même structure essentielle avant
et après Gutenberg, s'était complètement transformé
lors du passage au codex, au IIe ou au IIIe siècle de notre
ère. Le livre fait de feuilles pliées, de cahiers,
s'était alors substitué au rouleau de l'Antiquité.
La dernière mutation en date est, bien sûr, le passage
au texte électronique."
Les progrès techniques, de l'invention
de l'écriture à celle de l'imprimerie, sont des moments
cruciaux : la première inscrit les civilisations dans l'histoire,
la seconde marque la fin du Moyen Age. Chaque support a développé
une spécificité. L'imprimerie a démocratisé
le livre, les journaux et les revues ont accru son audience, la
radio puis la télévision en ont fait un produit de
masse. Qu'en est-il de l'Internet ?
L'espace
numérique ouvre de larges champs à l'expérimentation.
Le multimédia et la constitution en réseau de la Toile
offre des conditions inédites propres à relancer une
certaine créativité littéraire. De nombreux
sites constitués en laboratoires ou revues ont exploré
ces pistes, avec parfois des résultats intéressants.
On se posera cependant la question de l'originalité réelle
de ces travaux et de leur pérennité. Si le web a inscrit
dans notre quotidien des pratiques inconcevables il y a vingt ans,
notamment liées à sa formidable capacité de
stockage, pouvons-nous vraiment mettre ces créations littéraires
au rang des grandes étapes qui ont jalonné la littérature
au XXe siècle ?
Nous
verrons dans un second temps que l'entrée du web en littérature
a stigmatisé les limites du modèle traditionnel, qui
semble aujourd'hui difficile à transposer sur le réseau
sans adaptation préalable. Si les textes dégagés
des droits d'auteurs vivent une seconde vie sur la toile, la marge
de manuvre concédée par le code de la propriété
intellectuelle limite étroitement l'exploitation des autres.
La question sous-jacente est celle de l'économie du texte,
dont la valeur fluctue au gré de ses supports. Le livre est
un objet qui, à ce titre, s'inscrit dans la possession, le
prêt, la durée. Or, Internet propose du texte sans
livre, Internet dématérialise la littérature.
Voilà une "mutation", pour reprendre le terme de
Roger Chartier, qui ne peut guère laisser indifférent.
Voilà
dix ans qu'Internet tisse sa toile dans notre société.
Son caractère phénoménal n'est désormais
plus de mise, comme le montre sa récurrence moindre dans
Le Monde. En somme, le réseau s'inscrit désormais
dans la normalité des nouvelles technologies. 1999 / 2004
: les institutions littéraires mises en ligne ont-elles été
revisitées par l'Internet ? En dépit des échecs
et des feux follets générés par le frottement
du web à la littérature, nous montrerons qu'une esquisse
de champ littéraire numérique, dans la perspective
de Pierre Bourdieu, s'amorce sur la toile.
SUITE
1. Internet ouvre des horizons aux institutions
littéraires
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