elores.com - Mémoire de maîtrise de lettres modernes

Mémoire rédigé par Elodie Ressouches.
Contact : elodii@yahoo.fr

Introduction

1 - Internet ouvre des horizons aux institutions littéraires
   A. Les bibliothèques numériques   
   B. Les expérimentations littéraires
   C. La centration sur le lecteur

2 - Les acteurs traditionnels résistent
aux NTIC
   A. Des sites web à la mode "papier"
   B. L'échec du livre électronique
   C. Le semi échec de l'édition électronique

3 - Un champ littéraire numérique
est-il en devenir ?
   A. Un champ recentré sur l'écriture :
   l'auteur exposé
   B. Un champ recentré sur les relations    littéraires : l'auteur retrouvé

   C. Un champ recentré sur le littéraire :    institution versus réseau

Conclusion
Bibliographie
Webographie
Lexique


Recensé par l'Infothèque francophone de l'Agence universitaire de la Francophonie.


Conseillé par le centre "Hubert de Phalèse" (Sorbonne nouvelle - Paris 3).

Cité par Etienne Mineur dans "Le point sur les papiers électroniques" (01.08.2007).

Cité par François Bon dans "L'Internet comme fosse à bitume" (17.02.2007).
 


Mémoire de Maîtrise de Lettres modernes effectué en 2003 / 2004 à l'Université de la Sorbonne nouvelle – Paris 3 sous la direction de Monsieur Michel Bernard.

Les institutions de la littérature
revisitées par Internet


Introduction

Ce mémoire a connu un développement peu linéaire. Entamé en 1999, c'est l'Internet pionnier de la seconde moitié des années 1990 qu'il a tout d'abord étudié. Friche virtuelle, champ de tous les possibles, le web a très vite été débordé par son image de média révolutionnaire. De l'hostilité profonde des uns à l'enthousiasme sans limite des autres, un large éventail de passions s'est cristallisé sur les représentations véhiculées par la presse.

L'étude de quelques titres d'articles du Monde montre sans ambages les fortunes diverses dont l'Internet a fait les frais. En 1995, sous la plume de Jacques Buob, le web est dépeint à peu de chose près comme un Antéchrist en puissance :

"Les réseaux géants d'informations abolissent le temps et l'espace. Ils se moquent des frontières et promettent le meilleur des mondes. Mais ils risquent de faciliter l'évasion fiscale, l'espionnage, le terrorisme, la criminalité organisée, les atteintes à la vie privée. Et de mettre en péril les fondements de nos démocraties." (1)
L'allusion antiphrastique au roman d'anticipation d'Aldous Huxley souligne la crainte suscitée par le réseau à ses débuts. Le titre de l'article, "Le cyberespace, enfer et paradis", est symptomatique de l'égarement que l'on pouvait alors ressentir face à ce "tout virtuel".

Dix-huit mois plus tard, dans les colonnes du même quotidien, Annie Khan emploie la même terminologie : "Internet, de l'enfer au paradis". On note cependant l'heureuse progression accomplie par le web, qui oppose désormais à la dualité enfer / paradis un sain passage du premier vers le second. Jacques Gaillot, cité par l'auteur, campe un peu plus le réseau du côté limpide de la force :

"'L'image d'Internet en France change à grande vitesse. Considéré hier avec scepticisme ou même avec aversion par certains, le réseau est en voie de réhabilitation. Si Internet avait existé à l'époque de Jésus, Jésus serait sur Internet.' Ainsi s'exprime Monseigneur Gaillot dans l'émission 'La révolution Internet'."
L'hyperbole est un trait constant des articles de presse de cette période : "L'explosion numérique" , "Conférences planétaires" . Les faveurs des journaux vont aussi au lexique de la conquête : "Les pionniers du deuxième monde" .

Pendant la seconde moitié des années 1990, l'Internet suscite une curiosité exponentielle, comme le montre ce graphique :


1992 / 2003 : progression et totaux annuels des
citations du terme "Internet" dans Le Monde.

Absent des colonnes du quotidien jusqu'en 1992, les occurrences du terme "Internet" ont fortement augmenté entre 1993 et 2000. Cette période correspond à la "bulle Internet", époque faste des entreprises de la "net economy". A cette époque, les sites "pionniers" avaient balisé l'espace numérique depuis plusieurs années déjà et la fracture entre les "amateurs" et les "professionnels" du réseau était consommée.

Une fois la première vague passée, les institutions ont créé elles aussi leur avatar numérique. Le site de l'Académie française est en ligne depuis décembre 1998. Avec quel résultat ? C'est l'une des questions qu'aborde ce mémoire, consacré aux institutions littéraires revisitées par Internet.

Le potentiel du web à l'endroit de la littérature est évoqué dès 1996 sous un titre qui a pu paraître iconoclaste : "Internet, nouvelle académie française". En 2000, au plus fort de la vogue numérique, le Salon du Livre de Paris crée l'événement avec un "Village eBook". Le choix du terme n'est pas anodin. Il fait référence au concept du "village planétaire" énoncé par Marshall Mac Luhan. Cette expression, aussi contestée que sacralisée, désigne les phénomènes propres à l'Internet, où sont abolis la distance et le temps. Un village dans un salon, une bibliothèque dans un livre : le marketing n'est avare d'aucune formule choc pour frapper le public.

La couverture médiatique du Village eBook a été à la mesure du jeune engouement français pour les nouvelles technologies. Le public s'est pressé aux rencontres organisées à cette occasion. "A la conquête de l'écriture numérique", "Aux frontières du numérique : le papier" : on relève à nouveau, dans l'intitulé des conférences, une rhétorique pionnière. Le secteur littéraire de l'Internet était neuf, tout était à créer : "Inventer le livre numérique : un défi pour les éditeurs". Cependant, on escomptait davantage la littérature à l'ère informatique qu'on ne la comptait : la même poignée d'intervenants était de toutes les tables rondes. Bref, le créneau littéraire de l'Internet est envisagé au futur simple : "Comment lira-t-on au XXIe siècle ?", "La bibliothèque du futur".

Aujourd'hui, nous savons que la révolution numérique de la littérature, telle qu'on l'imaginait en 2000, n'a pas eu lieu. Les intitulés des conférences montrent d'ailleurs la prégnance des référents traditionnels tels que le papier et la bibliothèque.

Cependant l'histoire de la littérature tient en partie à celle de ses supports. Roger Chartier, historien du livre, le rappelle au sujet de la lecture :

"L'histoire de la lecture est faite de grandes mutations et de ruptures. Quelles sont les principales étapes de cette évolution ?
R. Chartier : On peut distinguer trois grands éléments qui modifient les pratiques de lecture. D'abord, les données techniques de production des textes, comme l'invention de l'imprimerie au milieu du XVe siècle. Mais aussi les mutations dans les supports de l'écrit, plus décisives encore. Le livre, qui a conservé la même structure essentielle avant et après Gutenberg, s'était complètement transformé lors du passage au codex, au IIe ou au IIIe siècle de notre ère. Le livre fait de feuilles pliées, de cahiers, s'était alors substitué au rouleau de l'Antiquité. La dernière mutation en date est, bien sûr, le passage au texte électronique."

Les progrès techniques, de l'inv
ention de l'écriture à celle de l'imprimerie, sont des moments cruciaux : la première inscrit les civilisations dans l'histoire, la seconde marque la fin du Moyen Age. Chaque support a développé une spécificité. L'imprimerie a démocratisé le livre, les journaux et les revues ont accru son audience, la radio puis la télévision en ont fait un produit de masse. Qu'en est-il de l'Internet ?

L'espace numérique ouvre de larges champs à l'expérimentation. Le multimédia et la constitution en réseau de la Toile offre des conditions inédites propres à relancer une certaine créativité littéraire. De nombreux sites constitués en laboratoires ou revues ont exploré ces pistes, avec parfois des résultats intéressants. On se posera cependant la question de l'originalité réelle de ces travaux et de leur pérennité. Si le web a inscrit dans notre quotidien des pratiques inconcevables il y a vingt ans, notamment liées à sa formidable capacité de stockage, pouvons-nous vraiment mettre ces créations littéraires au rang des grandes étapes qui ont jalonné la littérature au XXe siècle ?

Nous verrons dans un second temps que l'entrée du web en littérature a stigmatisé les limites du modèle traditionnel, qui semble aujourd'hui difficile à transposer sur le réseau sans adaptation préalable. Si les textes dégagés des droits d'auteurs vivent une seconde vie sur la toile, la marge de manœuvre concédée par le code de la propriété intellectuelle limite étroitement l'exploitation des autres. La question sous-jacente est celle de l'économie du texte, dont la valeur fluctue au gré de ses supports. Le livre est un objet qui, à ce titre, s'inscrit dans la possession, le prêt, la durée. Or, Internet propose du texte sans livre, Internet dématérialise la littérature. Voilà une "mutation", pour reprendre le terme de Roger Chartier, qui ne peut guère laisser indifférent.

Voilà dix ans qu'Internet tisse sa toile dans notre société. Son caractère phénoménal n'est désormais plus de mise, comme le montre sa récurrence moindre dans Le Monde. En somme, le réseau s'inscrit désormais dans la normalité des nouvelles technologies. 1999 / 2004 : les institutions littéraires mises en ligne ont-elles été revisitées par l'Internet ? En dépit des échecs et des feux follets générés par le frottement du web à la littérature, nous montrerons qu'une esquisse de champ littéraire numérique, dans la perspective de Pierre Bourdieu, s'amorce sur la toile.

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